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16 octobre 2019 3 16 /10 /octobre /2019 09:05

Hier après-midi, alors que j’étais tranquillement en train de deviser dans la cour avec Monsieur Bailly sur le grave sujet de la possibilité ou non de la montée du FC Sochaux Montbéliard en Ligue 1 l’année prochaine, une agitation inhabituelle a attiré notre attention dans un coin de la cour. Un petit groupe s’était formé autour de Ibrahim et Besmir qui en étaient venus aux mains après s’être échangés quelques noms d’oiseaux dans leurs langues respectives.

Il y a encore quelques temps, j’aurai vu, dans ce banal conflit, une discussion qui aurait mal tourné, un débat qui aurait dérapé. Un peu comme si j’avais attrapé M. Bailly par les cheveux et que j’avais insulté sa mère parce qu’il ne croyait pas aux chances de mon équipe favorite de revenir dans l’élite du football français.

Mais hier, dans cette bagarre d’élève, c’est toute la diplomatie internationale qui s’exprimait. Les deux ambassadeurs avaient perdu le contrôle.

Bien-sûr, là, maintenant, au moment où le ton est monté, il s’agissait de leurs mères les putes, ou d’aller se faire niquer sa race. Mais à un moment donné de la montée en pression de l’échange, pour eux, dans leurs petites têtes de CM1, il s’agissait du Kosovo et la Serbie. Ou de l’Albanie et de la Macédoine. Ou encore de la Serbie et de la Bosnie.

Même si la mèche est allumée par une banale dispute entre enfant, le feu est attisé par les relations internationales, par l’histoire récente. Et entre certains peuples, l'histoire est très récente, voire brulante, la mèche est très courte, et l’explosion souvent inévitable.

L’un et l’autre des protagonistes élevés dans la méfiance, bercés par des discours de haine, se doivent de réagir face à l’affront de l’ennemi.

La cour de récréation de notre école est devenue une carte de livre d’histoire. Un plan de l’ex-Yougoslavie avec des grosses flèches pour les déplacements des populations, des grosses étoiles pour les conflits armés et des pointillés pour ces récentes frontières pas encore cicatrisées. Et des couleurs différentes pour chaque peuple : kosovar, albanais, serbe, bosniaque, macédonien…

Quand les enfants se disputent, ils n’incriminent pas directement l’origine de l’autre. Mais c’est sous-jacent. Ou peut-être même inconscient. Et ils connaissent trop bien le discours des adultes de l’école sur ce sujet.

Les parents n’ont pas cette retenue. Surtout ceux qui ont quitté leur pays à cause d’un conflit.

Comme cette maman bosniaque, lors d’une réunion,  qui refusait que ce soit une interprète serbe qui  traduise ces propos et ceux des enseignants.

Comme ces parents qui désignent les enfants par leur origine :

- En classe, votre fille est à côté d’Alisja !

- C’est laquelle celle-là ? C’est l’albanaise ?

- Euh… peut-être…c’est pas…

- C’est celle qui est toujours avec une africaine ?

Malheureusement, il est souvent difficile de rétorquer qu’ils sont français, car plus d’un tiers des enfants l’école n’est pas né en France.

Et nous, les enseignants, là au milieu, avec nos messages clairs en bandoulière et nos discours sirupeux sur la différence et la tolérance, on a l’air de casque bleus impuissants coincés dans les tirs croisés d’un no man's land.

Pourtant, pour ces enfants-là, c’est à l’école, et nulle part ailleurs que se déconstruisent les préjugés. A coup de coopération, de projets, de sport et de multiples outils dont nous disposons. Et pour certains de ces gamins cela marchera.

- Il est sympa Akhmed pour un tchétchène.

- Ben finalement, tous les Serbes ne sont pas pareils.

- Au fait, elle est quoi Djeylana ? Kosovare ou albanaise ?

- On s’en fout !!!!

Un peu de diplomatie

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2 octobre 2019 3 02 /10 /octobre /2019 07:22

Lundi matin en arrivant à l’école, sur le panneau d’informations, Directeur avait laissé une flopée de messages qu’on devait théoriquement prendre le soin de lire avant de rejoindre nos classes. J’avoue que le matin, quand je débarque avec mon lunch bag sous le bras, mon casque entre les dents, mon cartable d’une main, et les clés que je suis en train de ranger de l’autre, je suis peu enclin à m’attarder pour déchiffrer l’écriture hiéroglyphique de Directeur.

En général, je file tout debout jusqu’au frigo dans lequel je me décharge, dans le meilleur des cas, de mon lunch bag, mais parfois de mon cartable. Je monte dans ma classe, constate que j’ai encore changé la cachette de la clé du placard dans lequel est rangé mon ordinateur de classe. Tente de me remémorer ma dernière brillante idée de vendredi pour déjouer les voleurs d’ordinateur. Enfonce mon bras jusqu’au coude dans un pot de fleur pour en ressortir la clé qui délivrera mon outil de travail. Enfile ma clé usb (après quatre tentatives recto verso). J’imprime, massicote, ordonne. Sursaute au son de la première sonnerie. Vérifie que je ne suis pas de service de cour. M’aperçois que l’original posé sur ma pile de copies m’a leurré et que j’ai massicoté n’importe comment. Fulmine. Réimprime, remassicote, réordonne. Resursaute et descends dans la cour. Je souris, salue, ordonne et remonte dans la classe avec mes élèves. M’adosse au tableau.

Et soupire !

La journée peut enfin commencer.

Ce midi-là, entre les APC, les corrections et une équipe éducative, les flageolets froids ont du mal à passer, même poussés par du gigot plein de nerfs.

Tout ça pour dire que quand une sonnerie inhabituelle nous a interrompus à 15h en pleine séance sur les déchets, j’étais bien embêté de deviner quel en était le motif.

Les trois quarts de la classe ont soufflé un « déjà » avant de déchanter en levant le nez vers l’horloge.

- C’est quoi maître, cette sonnerie en plein après-midi ?

J’ai fait le tour de la question dans ma tête. Confinement ? Alerte intrusion ? Et si c’est une intrusion, c’est quoi ? Un terroriste ? Un témoin de Jéhovah ? Le commercial de chez Sed ?

Dans le doute, j’ouvre la porte de ma collègue Laurine entre nos deux classes.

- C’est quoi cette sonn…

- Chuuuuutttt !!!!

Ce n’est pas ma collègue mais bien ses 22 élèves qui m’intiment de me taire.

Laurine m’explique :

- C’est pour Chichi !

- ….

- La minute de silence !!

- Chichi ?

- Rac !

- Ah merde, c’est vrai ! Chirac !!

- Haaaaaannn !!!

- C’était sur le panneau d’informations ce matin, t’as pas regardé ?

De retour en classe, j’explique brièvement :

- C’est Jacques Chirac, l’ancien président !

- Il est là ?

- Non, il est mort !

- Ah ouiiiiiii !!!

Ça y est, ça leur revient ! Les images qui ont tourné en boucle sur toutes les chaînes pendant tout le week-end. Leur émission préférée déprogrammée sur NRJ12 pour relater les 83 années de vie de notre ancien Président plutôt que la journée de 10 starlettes coincées dans une maison truffée de caméra.

- Même que mon petit frère, il a pleuré.

Cela m’intrigue :

- Ton petit frère de CP, il a pleuré à cause de la mort de Jacques Chirac ??!

- Oui, il a cru qu’on parlait de Kenji Chirac !

D’autres, maintenant, sont intrigués :

- C’était son père ?

C’est Mila qui recentre le propos et qui me met dans l’embarras :

- On doit faire une minute de silence.

- Comme pour Johnny ?

(J’apprends alors que mon collègue de CE2, Monsieur Magnin, avait rendu hommage à son idole en décembre 2017, en interprétant devant ses élèves « Les portes du pénitencier » à la guitare avant de faire une minute de silence.)

Je n’ai rien contre Jacques Chirac, ni l’homme, ni le président. Un hommage national non plus. Pourquoi pas ? On veut encore sacraliser la fonction présidentielle comme au temps des rois ? Soit !

Mais une minute de silence dans toutes les administrations françaises ! Pour un fonctionnaire, qui, il y a plus de 10 ans, a rempli une mission d’état pour laquelle il a été élu ! Et pourquoi pas une minute de silence pour cet ancien pompier courageux, cette ex-infirmière dévouée, ces militaires tombés pour la France, ce policier téméraire ou cette directrice d’école maternelle si investie ? Pourquoi pas ?

En guise d’hommage, je décide de leur parler rapidement de l’ancien Président. Le problème c’est que les seules images qui me viennent sont l’aigle bleu du bébête show, le guignol de Canal+, une pomme, les allées du salon de l’agriculture, le baiser sur le crâne de Barthez… Rien de bien hommageux.

Je me replie sur Internet…mais cela ne fonctionne pas. J’apprendrai plus tard que cela faisait partie des infos rédigées sur le panneau de l’entrée.

Je me retourne vers mes élèves et enchaîne :

- Alors…. Revenons à nos déchets…

- On fait pas d’hommage ?

- Non

- Dommage !

D'hommage à Chirac !

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18 septembre 2019 3 18 /09 /septembre /2019 06:55

La semaine dernière, je prenais l’air avec ma bande de CM2. Eux, inconscients, étaient occupés à se courir les uns après les autres selon une flanquée de règles alambiquées, caractéristique essentielle d’un bon jeu traditionnel. Et moi, tout aussi inconscient, j’étais debout le long de la limite du terrain, le soleil chauffant mes bras et mes jambes nus et mon visage souriant béatement à cette réminiscence de vacances d’été, refoulant l’idée du dérèglement climatique qui est en train de tous nous faire crever dans des délais de plus en plus courts. Cette année, je me suis octroyé le luxe et le culot de faire figurer son mon emploi du temps, cette douce parenthèse enchantée. J’en ai même mis trois heures, et j’appelle ça de l’EPS.

Mais toute bonne chose a une fin, et c’est Badis qui mit fin à ma bonne chose en invectivant ses propres coéquipiers qui restaient cloitrés dans la cabane et qu’il jugeait trop poltrons :

- Allez, bande de tapettes !! Sortez de la cabane !!

Badis poursuivit la séance sur le banc (baptisé pour l’occasion, le banc de la réflexion) avec la consigne de réfléchir à son langage et au sens des mots qu’il employait, non sans avoir fait preuve, avant tout ça, d’une bonne dose de mauvaise foi :

- Ben quoi ?! « Cabane », je sais ce que ça veut dire !!

De retour en classe, sans doute poussé par le vent de justice qui souffle sur nos stades de football et les multiples interruptions de matches pour insultes homophobes, je décidai de consacrer cinq minutes à une petite séance de vocabulaire doublée d’une leçon d’éducation citoyenne.

- Alors Badis, selon toi, que veux dire le mot « tapette » ?

De fil en aiguille, chacun ayant une idée plus ou moins erronée sur le sujet, la conversation dériva et voilà comment le mot « sexe » fit son apparition dans notre classe dès la deuxième semaine de classe. Il ne vint pas seul ! Des ricanements et des attitudes choquées l’accompagnèrent. De plus, il vint avec une grande partie de sa famille. Ainsi, les mots « homosexuel », « hétérosexuel », « sexualité » furent aussi expliqués et analysés, avec, à chaque prononciation, une sourde explosion collective.

De vocabulaire, la leçon tourna à la biologie. Nous sortîmes même de notre placard les vieux dictionnaires qui suivaient les élèves depuis le CE2, et fîmes une visite éducative à la double page 220/221, cette double page que les enfants connaissent bien et qu’ils ne manquent pas de regarder à chaque utilisation du dictionnaire. Celle qui expose de manière très médicale un homme et une femme nus (accompagnés de deux squelette), côté à côte, les paumes tournées vers le lecteur, entourés d’une légende luxuriante et tout aussi croustillante.

Très vite, j’adoptai cette méthode qui consiste à décortiquer une insulte. En mettant des images, des mots, des définitions sur ces injures, on arrive à les démystifier, à les décrédibiliser parfois, à les ridiculiser aussi et leur ôte alors leur pouvoir blessant et donc tout intérêt à les utiliser.

Je fus tout de même un peu démuni quand Louna ordonna à Jonas de « niquer ses morts » mais j’allai au bout de ma démarche et après une séance sur la reproduction humaine qui nous éclaira sur le vrai sens du mot « niquer », je leur ôtai toute envie d’utiliser à nouveau cette insulte en leur collant dans la tête l’image d’une personne avec une pelle dans un cimetière en train de creuser la tombe d’un aïeul pour le « niquer ». Je dois dire que les dessins qui ont suivi notre séance et qui ornent notre couloir à présent, sont des plus réussis.

J’ai plein d’idée pour les futurs conflits.

Au prochain « fils de pute », je prévois de visionner le film Pretty Woman, pour leur montrer qu’une pute, ça peut être sympa et attachant et que moi, je n’aurais aucun problème à appeler Julia Roberts, maman.

Si j’entends le mot « con » dans une dispute, nous ferons un zoom très détaillé sur le sexe de la femme de la page 221.

Comme j’ai parlé de ma nouvelle pédagogie à Mme Dumoulin, ma collègue de CE1, elle s’est empressée de l’utiliser. Et pas plus tard qu’hier, alors qu’elle avait le dos tourné à sa classe, et que Tim a lancé à la classe que « La maîtresse pue des couilles », elle s’est retournée calmement, a ordonné à deux élèves d’aller chercher les dictionnaires dans la classe des CM2, a demandé à chaque élève de l’ouvrir aux pages 220 et 221.

Puis elle s’est approchée de Tim et lui a expliqué dans un calme froid :

- Maintenant je vais t’expliquer pourquoi il n’est pas possible que la maîtresse pue des couilles et pourquoi si tu sens une odeur qui te gène, il est plus probable que cela vienne des tiennes.

 

 

 

Analyse d'injures

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11 septembre 2019 3 11 /09 /septembre /2019 12:29

Il y a quelques années, dans mon ancienne école, on avait régulièrement la visite de Marie-Jeanne pendant nos conseils des maîtres. Marie-Jeanne avait créé une association pour lutter contre les violences et elle avait noué un partenariat avec notre inspecteur afin de prodiguer ses bons conseils dans les écoles dites sensibles. C’est la première fois que j’entendais parler de messages clairs. Quand elle passait dans les couloirs avec son sarouel, son châle sur les épaules et le tintement des breloques qui pendouillaient à ses oreilles, elle laissait une vague odeur de chanvre dans son sillage. Et quand elle tentait de déconstruire la notion d’autorité dans laquelle on était bien ancré, on baissait la tête et on rigolait doucement.

Et puis en 2014, la bienveillance a fait son entrée officielle dans la circulaire de rentrée. Et avec elle, un tas d’autres Marie-Jeanne sensées souffler sur nos écoles un vent d’indulgence, de mansuétude et douceur… et toujours cette odeur de chanvre.

Notre Marie-Jeanne à nous s’appelle Corinne. Et Corinne, a, à mes yeux, beaucoup plus de crédit que Marie-Jeanne. Déjà parce que ce sont les textes officiels et le rectorat qui nous l’envoient. Mais surtout parce que quand elle arrive avec ses robes transparentes et ce long tatouage qui court le long de son bras, monte sur son épaule et qu’on imagine aisément redescendre sur sa poitrine… je baisse la tête et je fantasme doucement.

C’est sans doute très basique comme réaction. Sans doute très masculin. Mais moi je suis ce genre de gars. Le genre qui est plus sensible au physique de la pédagogue qu’à la pédagogie elle-même. Ce genre de gars qui va volontiers faire du bouche à bouche à un barbu inconscient qui vient de vomir, parce que c’est Adrianna Karembeu avec son costume de la croix rouge qui le lui a demandé en souriant.

Les Marie-Jeanne et les Corinne ne sont pas là pour nous apprendre à être bienveillants (d’ailleurs, on ne sait toujours pas ce que cela veut dire), mais pour nous montrer comment instaurer un climat serein dans une classe, à coup de gestion de conflits, de palette d’émotions et autre coopération.

Les messages clairs, les sanctions positives, les entretiens coup de pouce, les valeurs de l’école et les projets coopératifs sont au menu dans notre école depuis l’arrivée de Corinne et de son projet SCP (Soutien au Comportement Positif).

Tous les collègues ont plus ou moins bien adhéré. Les hommes plus que les femmes, en fait (rapport aux robes transparentes de Corinne). Et puis, en fait, quand on hurle à longueur de journée aux mômes qu’ils doivent discuter sereinement pour régler leurs conflits, ça a tendance à nous déteindre dessus. Et on change peu à peu ses habitudes.

Il y a 17 ans, à la sortie de l’IUFM, j’imaginais l’autorité avec une moustache, un air sévère, une rigueur extrême, capable de faire pleurer le petit caïd de CM2. Je lui imaginais un air austère, grave et ferme et une main de fer.

Puis, grâce à Marie-Jeanne, à Corinne et à tout un tas de collègues que j’ai croisés dans ma carrière, l’autorité m’est apparu plus douce, plus patiente, plus à l’écoute mais toujours aussi ferme. Elle a même remplacé sa moustache par un tatouage plutôt sexy. Le gant de velours prenait possession de la main de fer.

Mais les élèves aussi doivent s’habituer à cette « bienveillance » qui leur dégouline dessus de toute part. Quand on récupère des élèves qui se sont pris des mains de fer dans la figure dans toute l’année précédente et qu’on leur agite notre gant de velours sous le nez à la rentrée, ils ne baissent même pas la tête pour rigoler doucement.

- Mais ça va pas non ? Pourquoi tu viens de le frapper ??!

- Il a traité ma mère !!!

- Tu lui as fait un message clair ?

- Ben oui, je crois qu’il a été très clair mon message.

Et l’autre d’opiner vivement du chef en compressant sa narine sanguinolente avec son index.

Mais quand toute l’école est au diapason, cela devient facile. Et puis moi, ça me va bien cette forme d’autorité mise au goût du jour.

Je ne pense pas être plus autoritaire que quand j’avais la moustache et les sourcils en V toute la journée. Mais sans conteste, je ne le suis pas moins.

Et puis, pour couper la poire en deux, je me suis fait tatouer une moustache sexy.

La moustache et le tatouage

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4 septembre 2019 3 04 /09 /septembre /2019 10:11

Une de plus ! Une rentrée. Une année. Scolaire, bien entendu.

Parce que finalement, ce qui rythme le plus notre vie, ce sont bien les années scolaires. Le rythme de l’école a mis au pas ce bon vieux calendrier solaire nécessaire à l’agriculture qui se basait sur l’alternance des saisons. Cela dit, l’agriculture intensive, aussi, a mis à mal notre calendrier et les tomates du mois de janvier ne sont pas pires que les fraises du mois d’octobre.

Et ne venez pas me dire que seuls les profs et les enfants vivent au rythme de l’école. Les parents, aussi, y sont contraints. Et pas seulement. Toute notre société a pour métronome le son de la cloche du préau. Les programmes télé et radio, les clubs de sport, la ligue 1 de football, la vie politique….

Même l’âge ne s’exprime plus en années civiles.

-Il a quel âge ton grand ?

- CM2 et demi. Il va bientôt sur ses « 6ème ».

Alors, parfois, j’ai envie de sortir dans la rue, torse bombé et nu (le torse), et de crier au monde entier (enfin, au moins, au monde qui m’entendra) : « C’est qui le patron, hein ? C’est qui ? » et de me répondre à moi-même en me frappant violemment le torse bombé et nu : « C’est l’école, le patron ! C’est l’école ! ».  Mais j’ai trop peur qu’un type en moonboots avec du baume à lèvres fluo me tapote l’épaule nue pour me dire. : « Euh non ! Le patron c’est pas l’école, mon vieux ! Le patron c’est le touriste qui veut skier au mois d’avril et qui chamboule tout le calendrier scolaire ! ».

Quand on y réfléchit, à part le magasine n°1 gratuit qui vous donne la première pièce d’une très longue série pour construire la Doloréan de Retour vers le futur au 1/8, qu’est-ce qui commence au mois de janvier ?  Rien ! Le mois de Janvier est relégué depuis déjà longtemps à la cinquième place.

Le premier mois de l’année, c’est le mois de septembre. Et le premier jour de l’année, ce n’est plus le premier janvier (ni même le 1er septembre, cela dit). Le jour de l’an, c’est le jour de la rentrée.

Alors cette année, fidèle aux traditions, la veille de la rentrée, j’ai décidé de réveillonner.

Petits plats dans les grands, chapeaux pointus, playlist festive, langues de belle-mère et cotillons ! La totale !

Un peu avant minuit, je suis allé réveiller ma femme et mes enfants, qui n’avaient pas voulu jouer le jeu, pour vivre avec eux ce grand moment que le passage à la nouvelle année.

Assis sur le canapé, le regard hagard et embué, ils me regardaient zapper nerveusement sur ma télécommande pour trouver Patrick Sébastien qui égrainerait le compte à rebours des dernières secondes de l’année, une coupette à la main. En vain !

J’ai fait sauter le bouchon de ma bouteille de Crémant du Jura à minuit douze et je suis resté seul pour fêter la nouvelle année à peine entamée un son de La queuleuleu de Bézu qui passait en boucle dans mon salon.

Je me suis réveillé quelques heures plus tard, la joue collée sur la fiche d’instruction n°134 de la Doloréan, et je suis allé à l’école, l’haleine opaque et la bouche pâteuse.

Dans la salle des maîtres tout le monde se faisait la bise (seule fois de l’année… avec le mois de janvier). J’ai regretté de ne pas avoir eu le temps de me laver les dents.

Madame l’Inspectrice est arrivée. Elle nous a serré la main en nous souriant et en nous souhaitant une bonne rentrée !

Et, sans doute sous la pression du Dasen qui l’avait informée un peu plus tôt d’une coupe drastique dans le budget des remplacements, elle n’a pas pu s’empêcher d’ajouter :

« Et surtout la santé !! ».

Bonne année !

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3 octobre 2018 3 03 /10 /octobre /2018 10:21

Qui n’a jamais rêvé d’avoir un super pouvoir ?

 

Moi, j’ai toujours voulu voyager dans le temps comme Marty McFly !

 

Pas pour me faire draguer par ma mère comme Marty, non !

Mais, « Pour améliorer le monde en changeant les erreurs commises ! », « Pour mieux comprendre l’Histoire ! », « Pour gagner au loto ! ». Voilà quelles étaient les raisons, dopées par  l’idéologie de ma jeunesse, il y a quelques années.

 

Mais depuis que je suis prof, je l’avoue, je me servirais de mon pouvoir à des fins bien plus mesquines. J’enfourcherais mon vélo à voyager dans le temps pour rendre mes LSU à l’heure. Pour vivre quelques mardis soir par semaine. Pour draguer une maman d’élève à la manière de Bill Muray draguant Andy McDowell dans Un jour sans fin.

 

Mais tout ça, ce n’est qu’un rêve ! Et je ne peux pas plus voyager dans le temps que je ne peux rendre un LSU à l’heure et draguer une maman d’élève. Et les mardis soir, déjà un par semaine, c’est bien.

 

Pourtant, j’ai découvert, depuis quelques temps, un nouveau pouvoir en ma possession.

Sûrement une araignée génétiquement modifiée qui m’a mordu ou une agence gouvernementale qui m’a greffé une glande pour m’éviter la prison à perpétuité.

 

En effet, je suis capable de me rendre invisible.

 

Au début, j’ai remarqué que ce phénomène ne se produisait que dans ma classe ou parfois dans la cour et principalement avec des enfants.

 

Je ne maîtrisais pas totalement mon pouvoir. J’étais en phase test.

 

J’ai alors testé mon invisibilité sur une adulte à Super U. Mais la caissière n’a pas vu, comme je l’imaginais, la boîte de TicTac voletée du rayonnage à ma poche invisible, mais elle a bien vu ma main qui la tenait tout au long du trajet et tout le reste de mon corps au bout, qu’elle a montré au vigile qui m’a secoué pour faire tomber les TicTac devant une audience bien attentive pour qui je n’étais pas du tout invisible non plus.

 

En enquêtant davantage sur cette nouvelle super capacité, je me suis rendu compte que mes élèves étaient les plus sensibles à mon pouvoir.

 

Je me tiens devant eux. Je gesticule. Je montre le tableau. Je circule dans les rangs. Mais ils ne me voient même pas ! Même pas une ombre ou un truc translucide qui se baladerait dans la classe. Non rien ! Quand ils lèvent la tête dans ma direction, c’est pour regarder derrière moi.

 

I’m the invisible man ! I’m the invisible man ! Incredible how you can see right through me !

 

Je ne suis pas seulement the invisible man, je suis aussi the inaudible man. Un autre pouvoir qui me permet de parler, crier, hurler sans que mes élèves ne m’entendent.

 

Mais comme tous les pouvoirs, au début amusants, mon invisibilité se transforme en malédiction.  Je la maîtrise de moins en moins. Je suis de plus en plus invisible à mon insu. En plein milieu d’une consigne. Ou d’une mise au point avec un élève. Je vois son regard vide qui traverse mon corps pendant que je le sermonne.

 

Quelques accessoires comme ma guitare ou mon nez rouge me permettent de reprendre corps devant mes élèves, mais je sens que ces talismans n’ont pas une durée de vie illimité et que déjà leur image devient floue pour mes élèves.

 

Quand j’y pense parfois, en mode dépression, je me dis que Freddie Mercury a dû s’inspirer d’un prof de CM2 pour écrire The invisible man. Un prof de ma trempe. Au charisme proche de celui d’une huître.

 

Et puis, je me reprends et je colle la faute sur la société. Plus facile à assumer.

 

Le zapping, mode de vie de nos élèves, qui nous rend invisible à leurs yeux. Six heures par jours sous leur nez sans qu’ils puissent zapper. Les pauvres. La même image à peine mobile sous leur nez. Qu’ils ne peuvent même pas diriger avec une manette de jeu ou mettre côté d’un mouvement du doigt.

 

Il y a bien la solution Monsieur Margerelle, le prof imaginé par Daniel Pennac dans Kamo, l’idée du siècle. Un seul prof mais de multiples personnages qu’il incarne devant ses élèves pour les préparer à la sixième. Mais mes piètres talents de comédien ne permettrait de jouer qu’un enfant attardé ou une vague imitation de Bourvil.

 

Et comme je ne suis pas du genre à me laisser abattre, que ce soit à cause la société ou de mon charisme, voilà un nouveau défi qui m’attend prochainement : lutter contre l’invisibilité !

 

 

I’m the invisible man

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5 septembre 2018 3 05 /09 /septembre /2018 12:56

Voilà quatre ans que grâce à Vincent Peillon, je règle mon réveil chaque mardi soir comme tous les autres jours de la semaine. Pour me lever le lendemain matin et rejoindre l’école et mes élèves aux yeux embués afin de leur dispenser la neuvième demi-journée de classe imposée par le gouvernement en 2013 (ou 2014 pour les plus lents).

 

Et voilà qu’après quatre ans de bons et loyaux services, le mercredi doit tirer sa révérence progressivement.

 

Je m’y étais attaché moi, à ces 3 heures hebdomadaires sur lesquelles tenait en équilibre la semaine scolaire. Un peu comme un élève turbulent qui déstabilise votre organisation de classe mais qui s’avère être très attachant.

 

Je m’y étais fait moi, à cette demi-journée supplémentaire qui nous permettait d’avoir des après-midis plus courts.

 

A la fin de l’année dernière, j’avais même été de ceux qui au conseil d’école avaient argumenté en faveur de la préservation de la semaine de quatre jours et demi. J’avais mentionné le rythme des enfants en paraphrasant d’obscures chronobiologistes acquis à la cause du maintien des neuf demi-journées hebdomadaires. J’avais parlé des après-midis plus courts qui permettaient aux élèves de rester concentrés plus efficacement pour les apprentissages, et qui me permettaient surtout de me sauver de l’école à 15h45 pour sauter dans mes baskets ou sur mon VTT. J’avais aussi insisté sur le fait qu’une matinée de plus en CP apportait une continuité non négligeable pour l’acquisition de la lecture. Enfin, j’avais levé la main pour sauver ce cher mercredi matin au moment du vote.

 

Mais de ma main, et de celles de tous mes autres collègues, les politiques locales n’en avaient cure. Encore une fois, les finances étaient au pouvoir et l’économie d’une partie des salaires des animateurs du périscolaire sonna le glas de la semaine de quatre jours et demi et du même coup, celui du mercredi matin travaillé.

 

Bien-sûr j’ai râlé, j’ai grogné, j’ai fulminé. Mais de plus en plus mollement.

Car je me rappelai de la semaine de quatre jours et de ce mercredi vaqué au milieu de la semaine. Cette sympathique journée de congé pour reprendre son souffle avant la pénible fin de semaine de… deux jours.

 

Je me souvenais des grasses matinées jusqu’à des 9 heures en plein milieu de la semaine. De tout le temps que j’avais pour préparer mon jeudi et mon vendredi.

 

Du coup, la pilule du retour des quatre jours est devenue franchement facile à avaler. Comme si on me l’avait cachée dans un grand gâteau à la fraise.

 

Tant pis pour la pédagogie, pour le rythme des enfants ! Tant pis pour les animateurs du périscolaire ! Tant pis pour la lecture des CP (de toute façon, maintenant j'ai des CM2).

 

Place aux économies des collectivités locales, place aux après-midis interminables !

 

Place aux mercredis vaqués !

 

Mais pendant l’été, petit à petit, comme un amnésique qui recouvrait l’esprit par petites touches, je me suis souvenu des petites choses qui faisaient de mes mercredis, des journées pas si chouettes que ça.

 

Les enfants qu’ils faillaient trimballer d’une activité à l’autre, la liste pleine de tâches ménagères que ma femme me laissait sur la table du petit déjeuner avant de partir au travail, et la fin de semaine à préparer dans ce planning serré.

 

Qu’est-ce que je pouvais bien trouver de charmant à cette journée marathon ?

 

Et c’est hier soir que j’ai eu la réponse. La veille de mon premier mercredi non travaillé depuis quatre ans.

 

Je rentrais de l’entraînement à vélo. La large et sécurisante piste cyclable s’étalait devant moi et j’appuyais doucement sur les pédales en direction d’une jolie colline verdoyante qui baignait dans la chaude lumière du soleil déclinant. Une douce brise caressait mon visage et mes mollets nus.

 

Et j’ai été saisi d’un bien-être soudain. Une bouffée de bonheur à l’état pure. Un sentiment d’apaisement, une légèreté qui m’étreignait le cœur !

 

Et c’est là que j’ai compris. Ce ne sont pas les mercredis libres qui me manquaient pendant les quatre dernières années. Mais bien les mardis soir.

 

Ces mardis soir qui ressemblent maintenant à des vendredis soir mais en différents. Cette saveur d’enfance que seuls les instits peuvent encore goûter à l’âge adulte.

 

A la prochaine consultation citoyenne à propos d’un énième changement de rythme pour l’école, il faudra que je me souvienne de cette minute de bonheur ressenti sur la piste cyclable.

 

Et ma main se lèvera pour épargner mes mardis soir.

Le retour du mardi soir

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6 décembre 2017 3 06 /12 /décembre /2017 14:53

Lundi matin, en arrivant à l’école, j’ai un choc. Madame Lafeuille en blazzer stretch, Monsieur Janti en cravate à pois, Directrice pleine de fond de teint et Sonia surmontée d’un chignon inédit.

 

Mes collègues aussi apparemment sont choqués. Ils me reluquent des pieds à la tête d’un air mi-moqueur, mi-dépité, mi-dédaigneux. Ça fait trois moitiés pour un seul air, mais ils l’expriment tous super bien. Monsieur Janti me dit en rigolant :

 

- Toi, tu as oublié la photo de classe aujourd’hui.

 

En effet. Je me mords la lèvre, baisse la tête et me reluque moi-même des pieds à la poitrine. Je pensais m’être fait griller par la simplicité de ma tenue, le côté trop quotidien de mon accoutrement,  mais il y a pire. Et c’est Sonia, tapotant sur la porte de la salle des maîtres où sont affichées les photos de l’équipe enseignante des cinq dernières années, qui le souligne.

 

- Merde Tèv’. 2011/2012. Le pull !!

- Quoi, quoi le pull ?

- Tu as mis le même pull qu’il y a deux ans.

 

Elle l’a bien dit : Merde.

 

Vendredi, avant de partir, j’avais pourtant bien vérifié sur les photos  de la salle des maîtres. J’avais même fait l’inventaire des pulls qu’il me restait. Du pull, en fait.  Il ne m’en restait qu’un parmi les six qui règnent dans mon armoire depuis la nuit des temps. Le plus moche en fait. J’avais espéré changer d’école avant de devoir le mettre mais je n’avais pas eu ma mutation.

 

D’ailleurs, c’est quoi le pire. Une photo avec un pull moche ? Ou une photo avec le même pull qu’il y a deux ans ?

 

Je sais. Le pire, c’est une photo avec le même pull moche qu’il y a deux ans.

 

En montant en classe, je fais un détour aux toilettes pour me regarder dans le miroir. C’est bien ce que je craignais. J’ai les cheveux complétement raplapla. La coupe de l’idiot du village. La même que Daniel Auteuil quand il joue Ugolin dans Manon des Sources. En plus, je les ai lavés ce matin, alors pas moyen d’utiliser leur graissage naturel pour leur donner un tant soit peu de volume.

 

Je pense à une technique infaillible et tout aussi naturelle. Un raclement de gorge. Un mollard dans le creux de ma paume. Un geste viril de coiffage. Et le tour est joué.

 

Le problème, c’est qu’aujourd’hui, je ne suis pas enrhumé. Mes glaires peu consistantes ne produisent pas l’effet béton structurant vanté par les pubs du gel Vivelle Dop. Alors je renonce.

 

Plus tard, quand mes élèves arrivent, je crois voir débarquer une procession d’enfants de chœur en habits du dimanche. Ce matin, les pots de gel en ont pris un coup, les bombes de laques ont fini de trouer la couche d’ozone et les fers à lisser sont montés en températures. Les gourmettes, les pendentifs et les boucles d’oreilles des aïeux sont exceptionnellement sortis des écrins. Et les chemises sont boutonnées jusqu’à l'étouffement.

 

Chaque année pour la photo de classe les grands  de CM2 passent en dernier. Alors toute la matinée, je me crois sur la route des vacances transportant une vingtaine de gosses me demandant tous les kilomètres « c’est quand qu’on arrive ? ».

 

Sauf que là, je conduis une machine pédagogique de grande précision et que les « c’est quand la photo ? » incessants la détraque complétement.

 

Et quand vient le moment de descendre sous le préau aménagé en studio photo, l’excitation est à son comble.

 

Mehdi me supplie de le laisser partir aux toilettes pour s’humecter le visage.

 

- Pour quoi faire ? je lui demande.

- Me mouiller le visage.

- Mais pourquoi ? Tu ne te sens pas bien ?

- L’effet mouillé, maître, l’effet mouillé. Ca claque sur une photo.

 

Je renvoie mon apprenti bodybuilder dans les rangs et c’est Lyna qui vient se plaindre de l’humidité ambiante qui est en train de gâcher ses heures de relooking dans sa salle de bain.

 

J’ai envie de lui répondre qu’avec mon pull moche et ses cheveux frisés, j’aurai l’air d’un berger au milieu de son troupeau de moutons et que ça ne sera pas si loin de la réalité.

 

Je ne me souviens pas que de « mon temps » la photo de classe suscitait un tel engouement. Qu’une telle effervescence naissait autour de l’arrivée du photographe.

 

Je me souviens plutôt qu’un matin par an, par surprise, le maître nous disait de poser nos plumes et de boucher nos encriers pour faire la photo. Nous ajustions nos blouses et moi et mes 43 camarades descendions dans la cour. Là, une estrade était improvisée avec des bancs et le photographe nous plaçait par taille devant son objectif. Je me souviens que chaque année, c’était Joseph, le plus petit, qui tenait l’ardoise sur laquelle étaient écrits à la craie le nom de notre école et la promotion à laquelle nous appartenions. Le photographe passait sa tête sous le drap noir de sa chambre photographique. Il en ressortait aussitôt, nous demandais de ne pas sourire et sifflotait une mélodie qui correspondait exactement au temps d’exposition.

 

Aujourd’hui, debout à la droite de mes ouailles, le sourire figé, je lutte pour ne pas regarder quel élève est en train de ricaner bêtement, ou quel autre s’amuse à prendre des poses digne des clips de RnB.

 

Soudain, un petit animal surgit devant nous. Un petit singe agile et invisible qui traverse notre groupe. Un ouistiti qui traîne son iiiii final et qui nous fige en un instantané de bonheur qui viendra remplir la coopérative de l’école.

 

 

 

Ce texte est extrait de "A l'école des mômes". Une idée cadeau pour vos copains profs des écoles ! ;)

Ouistitiiiiii !

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22 novembre 2017 3 22 /11 /novembre /2017 13:19

Mesdames, messieurs, bonjour ! Nous sommes en direct de la cour de l’école et j’ai l’honneur de vous commenter ce match de football comptant pour les qualifications du championnat national de foot de récré catégorie poteaux en blouson.

 

Les joueurs sont rentrés sur le terrain mais ils ne savent toujours pas pour quelle équipe ils vont jouer. Les chasubles-jaunes-qui-puent-le-grenier ou les sans-maillot ? C’est Antoine, comme d’habitude, qui, le ballon en mousse sous le bras, désigne les joueurs qu’il aura dans son équipe. D’un doigt sacré, il montre à tour de rôle Lucas, Yousef, Issa et Marie. Cinq contre quatorze, quel challenge !! Mais les quatorze ne sont pas d’accord. Joachim fait remarquer que c’est toujours pareil, pfff, qu’il en a marre et que puisque c’est comme ça, il ne joue plus. Il quitte le terrain en faisant de grands gestes, et comme personne ne semble le retenir... il revient. Hamza propose de tirer des équipes équitables. Antoine accepte à la condition d’être chef d’équipe. Hamza constituera l’autre équipe. Le toss pour savoir qui commence à choisir se fera par chou-fleur, une technique ancestrale ou chaque chef d’équipe se fait face et avance à tour de rôle de la longueur d’un pied en disant « chou » pour l’un et « fleur » pour l’autre. Celui qui marche sur le pied de l’autre commence à choisir les joueurs de son équipe. Leïla propose de ploufer qui avancera son pied en premier. « Plouf-Plouf !Un petit cochon pendu au plafond, tirez-lui la queue il pondra des œufs et comme le roi et la reine ne le veulent pas mais que le prince le voudrait peut-être et que comme la sœur du prince ne sait pas bien et que… » « Allez !!! Leïla, t’es chiante » « … ce ne sera pas toi ! ». Petit moment de flottement, comme toujours avec ce procédé. Donc, si ce ne sera pas lui…ce sera l’autre. C’est Hamza qui commence. Il avance son pied et Antoine fait de même. La procession est très lente. Il semble qu’ils ne se rencontreront jamais. Mais, alors qu’ils ne se trouvent plus qu’à quelques centimètres l’un de l’autre, et que la victoire semble acquise pour Hamza, Antoine tente un magnifique geste et pose son pied de travers. Hamza proteste. Antoine, serein, lui rétorque « On n’a pas dit qu’on n’avait pas le droit aux demi-pieds ». Hamza capitule et Antoine lui écrase la chaussure au tour suivant. Le gagnant du chou-fleur enfile alors une chasuble-jaune-qui-pue-le-grenier et désigne sans hésiter Lucas, son meilleur copain, élu récemment deuxième meilleur joueur de la récré derrière Antoine. Hamza n’hésite pas non plus et choisit Leïla, sa cousine. Joris, qui, comme à son habitude, est habillé en jaune, se propose d’aller dans l’équipe d’Antoine pour ne pas perturber l’adversaire lors du match. De même, Eda, qui est allergique à tout, préfère éviter tout contact avec les nids à bactéries et autres acariens que sont les chasubles. Emir fait remarquer qu’il y a deux filles dans l’équipe des sans-maillot et qu’il faudra équilibrer tout ça. Il se porte garant des quotas et se gorge d’incarner la lutte contre le sexisme dans cette cour pleine de machos. Les autres le regardent alors avec des yeux tout ronds. Il se désespère : « Vous comprenez vraiment rien ! ». Mais Adèle réplique : « C’est toi qu’a rien compris ! On s’en fout des filles ou des garçons. Nous, on joue au foot ! C’est tes quotas pourris qui sont sexistes ! ». Emir ramasse ses dents et Antoine choisit Adèle. Maintenant, le choix devient très difficile. Les chefs d’équipe ne doivent plus choisir leurs partenaires en fonction de leurs compétences mais en fonction de leur incompétence. La technique du « moins pire ». Il vaut mieux choisir un Jérôme qui restera planté comme un piquet au milieu du terrain et qui ne nous gênera pas, plutôt qu’une Lucie pleine de volonté et d’énergie mais qui risque de marquer un but contre son camp. Les derniers joueurs choisis le sont par dépit. Mais pire que les derniers… c’est LE dernier joueur. Nous assistons alors à une scène tragique des cours de récréation. Le dernier n’est même pas nommé. On le désigne d’un vague geste du bras, un peu dépité, car on aurait quand même préféré l’avant-dernier. Et le pauvre joueur rejoint son équipe la tête basse et les bras ballants car, même s’il est coutumier de cette dernière place, il a toujours l’espoir d’être au moins l’avant dernier et qu’un jour on prononce son prénom pour le choisir.

Mais trève d’émotion et place au jeu !

Les joueurs sont presque placés. On discute encore un peu sur le choix des gardiens. Les désignés volontaires acceptent à condition que l’on change à chaque but.

L’équipe en infériorité numérique va engager.

Mais…où est le ballon ? Le ballon en mousse qu’Antoine avait sous le bras, il y a quelques minutes ? Là, il est là ! Gino et Karim sont en train de se faire des passes à côté du terrain. Les deux malheureux se font vertement invectiver ! « Non, mais vous croyez quoi ?! On est là pour jouer au foot… Et vous qu’est-ce que vous faîtes ?! Eh ben vous jouez… au ballon… ».

Maintenant les joueurs sont prêts, le ballon et là. Et drrrrrriiiiitttttt ! Le coup d’envoi est lancé par Monsieur Tissier, le maître de service !!

 

Ah ben non ! En fait, ce n’est pas le début du match…mais la fin de la récréation. Les joueurs ne se serrent même pas la main. Et le terrain se vide instantanément. Karim, Lucas, Eda et Hamza ramassent les poteaux et les enfilent avant de rejoindre leurs classes.

 

Bon ben…ici la récré, à vous les studios.

Des poteaux en blouson

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15 novembre 2017 3 15 /11 /novembre /2017 11:13

Le responsable de la chorale d’une école est rarement volontaire pour être responsable de la chorale. Il est peu gratifiant, en effet, de s’égosiller tous les vendredis matin pour obtenir le silence d’une centaine de mômes à qui, trois minutes plus tard, on va demander de chanter plus fort.

Si on ne veut pas être repéré comme chef de cœur dans l’école dans laquelle on vient de débarquer, il y a trois erreurs à éviter :

  • Apporter une guitare en classe.
  • Siffloter gaiement dans les couloirs le matin en arrivant.
  • Avoir de longs bras.

Il y a quelques années, je me suis fait avoir. Dès le premier jour, j’ai déboulé en sifflotant dans les couloirs avec une guitare au bout de mes longs bras. C’était réglé.

 

Tout d’abord, j’ai cru à une distinction. Un honneur. J’étais fier de porter ce titre. Dans l’école, il y avait le trésorier de la coopérative, le responsable du matériel de sport et le chef de cœur.

 

Tel une Woopy Golberg débarquant dans un austère couvent réactionnaire, j’avais entrepris de dépoussiérer la chorale mourante de notre école. J’avais voulu innover, sortir du cadre, bousculer les habitudes, secouer le dinosaure, moi, le jeune sortant de l’IUFM. J’avais proposé un thème audacieux à mes collègues lors du conseil des maîtres. Et ils avaient tous accepté sans ciller devant le charisme qui est le mien.

 

- Ah ouais, tiens ! Les animaux ! Sympa comme thème. En plus, on ne l’a pas fait depuis 2 ans. Tu as le feu vert.

 

Cette année, quinze ans plus tard, toujours armé de mes animaux, ma guitare et d’une dizaine de CP, je débarque dans une maison de retraite dans le cadre d’un projet intergénérationnel.

 

Devant les portes de l’EHPAD, je les briefe. Un discours ronflant sur la lourde tâche qu’ils ont de représenter leur jeune génération devant une plus ancienne un brin moralisatrice et rétrograde qui aura à cœur de les sermonner à grand coup de « de mon temps… ». Je leur déclame que ce lien que l’on va créer avec ces personnes âgées est une partie infime mais nécessaire du ciment qui lie et soude notre société dans un ensemble cohérent et constructif…

 

Et de conclure, la main sur le cœur et la larme à l’œil :

- Et surtout, ne faîtes pas le bordel, sinon on rentre sans goûter !

 

Premier contact olfactif avec notre public en ouvrant la porte de l’établissement.

- Maître ! Ça sent le vomi.

- Moi je trouve que ça sent les papys et mamies.

- Ah non, ça sent le moisi !

- Le pipi.

 

J’interviens :

- Ça suffit, oui ? Ça sent juste… l’ennui.

 

La plupart des résidents est déjà installée quand on entre dans la salle à manger transformée en salle de concert. Des sourires ravis accueillent mes élèves qui n’en mènent pas large. Un vrai public ! C’est la première fois. Pas les copains où les papas, mamans, tontons ! Des vrais gens qu’on ne connaît pas.

 

On s’installe en mode chorale. Et on patiente dans le calme et regardant le spectacle côté public.

 

Bon, on attends qui ? Madame Girardet ? Non, elle vient pas, il y a sa fille qui vient la voir. Et Monsieur Lucret ? Ah, il est là ? On vous voit pas Monsieur Lucret, avancez ! Poussez son fauteuil s’il vous plaît !  Madame Figard, éteignez votre portable, merci ! Et Madame Cerruti ? Elle veut pas venir, elle dit qu’elle l’a déjà vu. De quoi ? Ben le concert ! Bon ben, on peut y aller.

 

Amandine, l’employé de l’EHPAD nous donne le feu vert.

 

Je plaque quelques accords pour introduire la première chanson quand le portable de Madame Figard se met à hurler du Claude François… Je vais à Rioooo. De janeiroooo !!! Je continue et je lance mes chanteurs comme si de rien n'était. Pour ne pas la mettre mal à l'aise. Mais Madame Figard est plutôt bien à son aise. Elle a décroché et elle hurle encore pire que Claude qu’il faut que son interlocuteur parle plus fort, qu’elle n’entend rien à cause des mômes qui chantent dans la salle à manger. Amandine la recadre sèchement et on recommence dans une ambiance bien refroidie.

 

Lors de la quatrième et dernière chanson, c’est Madame Girardet qui déboule dans la salle à manger avec un jeu de tarot en braillant : « Qui, pour un appel au roi ? ». Avant qu’Amandine ait pu intervenir, Monsieur Anselme a déjà levé la canne pour être de la partie et il la fait retomber maladroitement sur l’épaule de Monsieur Lucret qui s’était mis tout devant. Tout le monde fait «Haaaaan ! » en fusillant du regard le maladroit qui vient de s’en prendre au doyen des résidents.

 

Et pendant ce temps, seule Madame Duchemin, qui avait vu qu’il y avait encore des enfants qui chantaient avec leur maître aux longs bras, s’est mise à applaudir à la fin de notre prestation.

 

Ensuite, le goûter est servi entre les joueurs de tarot et le portable de Madame Figard qui n’arrête pas de sonner. Monsieur Monnier se met dans une colère noire quand il s’aperçoit que le roi qu’il avait appelé était dans le chien. Les autres le traitent de mauvais joueur et Claude François rehurle « Je vais à Riooooo de Janeiroooooo ». Les gamins ont dans leurs assiettes une part de gâteau gargantuesque composée d’une succession infinie de couches de chantilly, de génoise, de meringue, de chocolat et de chantilly, et de génoise… Même Sana, la grande gueule de la classe, ne parvient pas à ouvrir la bouche assez grande pour engloutir tous les étages à la fois.

 

Tapotant ma montre, je fais comprendre à Amandine qu’on ne va pas tarder. Celle-ci remercie gentiment mes enfants et s’excuse discrètement du comportement des siens.

 

Sur le chemin de l’école, je félicite tous mes élèves qui se sont montrés à la hauteur de mes exigences et je repense à l’éternelle question que je me pose à propos de la tranche d’âge la plus gérable quand on est éducateur.

 

Les 2-5 ans et leur manque d’autonomie ?

Les 11-15 ans et leur impertinence ?

Les 15-17 ans et leur attitude blasée ?

 

J’en conclus que les plus de 70 ans sont les pires ! Dépendants, impertinents et désenchantés, ils cumulent. Je tire mon chapeau à toutes les Amandine !

 

Je suis alors et plus que jamais satisfait de mon choix de carrière et je couve d’un œil apaisé mon petit troupeau de 6-10 ans, leur curiosité, leur spontanéité et leur candeur.

 

 

 

Intergénération

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