Je viens de m'apercevoir que le lien ne fonctionnait pas!
C'est réparé.
Les aventures d'un Prof à l'Envers se poursuivent ici :
A tout de suite !
A l'école, la surveillance de la cantine est assurée par une personne embauchée par la mairie. Il y a trois ans, l'année où je suis arrivé, une dizaine de jeunes personnes se sont succédées dans cette tâche fort ingrate.
C'était une catastrophe. Les statistiques en témoignaient : 60 % des accidents dans la cour se déroulaient pendant le temps de midi alors que seulement 15% des enfants restaient à la cantine.
Pour la cour, il y a des statistiques. Pour la salle à manger, il y a les photos.
Une photo du réfectoire après une bataille d'endives au jambon.
Une photo de la « cuisinière » avec sa blouse couverte de soupe.( Les guillemets qui encadrent la cuisinière ne sont pas là pour remettre en cause ses compétences culinaires. On ne peut pas évaluer un travail non fait... ou fait par le voisin. Le voisin, là, c'est Sodexo.)
Une autre photo avec son poignet brûlé au premier degré.
Une photo de Directrice sur un cheval...ah non rien à voir.
Dans la liste des « animateurs » de cantine qui se sont succédés cette année-là (les guillemets, ici, sont bien pour les compétences), quelques-uns me restent en tête.
Voici le classement :
Au pied du podium, Sophiane. Alias El convertidor. Rien à voir avec l'euro. Juste que Sophiane avait la mauvaise habitude de dicter leur conduite alimentaire aux enfants d'origine étrangère. « Quoi ? Tu manges de la viande ? C'est harām, tu devrais pas ! »
Troisième position : Agnès. Soucieuse de la mention « Animatrice » sur son contrat de travail, elle avait apporté des ballons gonflables pour animer le temps de cantine. Je ne sais pas quelle était l'activité espérée au départ, mais elle s'est rapidement transformée en bataille de bombes à eau, puis assez vite ensuite en élections de Miss et Mister T-shirt mouillé. Monsieur Jeanti et moi aurions volontiers voté pour la jeune animatrice qui, avec son généreux 110 C, surpassait aisément la moyenne de 60 A des gamines de l'école.
Médaille d'argent pour Johan. Et pour son formidable sens de la formule. Une mention spéciale pour son « Fermez vos gueules, putain ! » lors d'une visite de la responsable de la mairie accompagnée de Directrice qui attendaient le silence pour intervenir.
And the winner is... Aline qui s'est allumée une petite cibiche dans la cour parce que « de toutes façons la loi interdit de fumer à l'intérieur des lieux publiques et là, on est à l'extérieur, dans la cour ! ».
Mais tout ça, c'est du passé.
Au début de l'année dernière, un recrutement de choc a été effectué et Olivia est venue changer la vie à la cantine. Désormais dans l'Histoire de la cantine, on pourra dire qu'il y a un avant et un après Olivia.
Olivia, elle mange de la viande, elle ne dit pas de gros mots, elle ne fume pas dans la cour et elle ne mouille pas son T-shirt.
Olivia, elle n'a pas une fonction ou un statut sur sa fiche de paie. Elle a un grade militaire. Genre Sergent Chef et Mon Général.
Olivia, elle fait marcher les gamins en rang et en cadence dans la cour avant d'aller manger.
Olivia, elle porte toujours un treillis. Un treillis pas très efficace pour se camoufler dans les bois. Un treillis rouge avec des tons rose et mauves. Mais un treillis quand même.
Malgré tout ça, malgré son vocabulaire châtié, malgré son grade, son T-shirt sec et malgré son treillis rose, les gamins respectent Olivia. Mieux, ils l'adorent.
Olivia, elle a un don.
Olivia, elle a un cousin.
Son cousin Bézu, il travaille à la mairie, il est né dans le quartier et il a un téléphone portable.
Olivia, elle a le numéro du téléphone portable de son cousin.
L'an dernier, si un môme se révoltait, sortait du rang ou n'était pas en cadence, Olivia appuyait sur une touche raccourci de son téléphone et Bézu arrivait dans les 10 minutes.
Il s'isolait dans une partie déserte de la cour. On le voyait penché sur le gamin, mais on ne l'entendait pas. Une bronca silencieuse.
Vingt minutes plus tard, le gamin revenait déconfit et Olivia avait la paix.
Personne ne sait vraiment ce qui se disait pendant ces longs face à face. De loin, on voyait bien que Bézu monopolisait la parole et qu'il tenait et ne lâchait pas beaucoup le crachoir. On peut imaginer qu'en tant qu'enfant du quartier, Bézu avait des relations encore étroites avec toutes les familles du coin et que c'est un discours de grand frère qu'il leur servait dans ces moments-là.
Malgré la crainte qu'il inspirait, Bézu était une idole. Une vrai. Pas un blondinet avec une guitare sur une botte de foin qui reprend lâchement les paroles d'un autre pour s’autoproclamer idole des jeunes en 1962. Non, une véritable idole.
Mais, tous les mythes s'effondrent un jour ou l'autre.
Hier, en entrant dans la classe de M. Jeanti pour installer mes affaires d'anglais afin de préparer mon intervention d'après la récréation, une affichette en bristol collée au-dessus du tableau attire mon attention.
J'y lis le surnom de Bézu suivi d'un numéro de téléphone. Le sien sans doute.
Je comprends aussitôt. Sous mes pieds, le sol s'effondre. Je tombe dans un vertigineux vide. Un vide nu, sans modèle, sans référence, sans idole. Sans mon mentor. Sans M. Jeanti.
J'ai confirmation un peu plus tard quand je lui parle de l'affichette au-dessus de son tableau. Il me confirme et s'en excuse. Il vieillit et est très fatigué. Lui aussi est tombé dans vice du transfert d'autorité. Il me jure qu'il n'a jamais appelé et m'explique que ce n'est qu'une « menace » pour ses élèves, difficiles cette année. Il a les larmes aux yeux tant il perçoit ma déception.
Je lui dit que je comprends en lui tapotant l'épaule.
Mais c'est trop tard, le mal est fait. M. Jeanti ne sera plus M. Jeanti.
Mon parcours initiatique touche à sa fin. Je dois à présent voler de mes propres ailes. Adieu M . Jeanti
Tous les 2 ou 3 ans, la mode des classeurs se renouvelle. Après Lorie et Diddle à mes débuts, je suis passé par Harry Potter et Hello Kitty et nous voilà arrivés à Rey Mystério et Jeff Hardy, les nouvelles stars du catch et des classeurs.
Cet après-midi, Ludo arrive triomphant dans la cour de récré en levant son classeur au dessus de la tête comme un trophée. Trois semaines que je le harcèle pour qu'il range enfin ses feuilles volantes. Qui n'ont plus rien de volantes, d'ailleurs, vu l'état pitoyable dans lequel elles se trouvent après un séjour dans la jungle de son casier.
D'où je suis, je ne vois pas qui à l'honneur de figurer sur le classeur. Mais vu l'attroupement qui se forme aussitôt autour de Ludo, j'imagine la grosse star du moment. Genre DSK ou Kadhafi... ou même Balladur.
Arrivé en classe, l'agitation autour du classeur ne cesse pas. Plus discrète certes, mais encore plus gênante dans une salle de classe.
Des chuchotements incessants. « Fais voir ! », « Montre ! » » C'est qui ? ».
La dernière question ne me surprend pas. Il n'est pas étonnant que les autres élèves ne reconnaissent la vedette du classeur de Ludo. Ce dernier a une culture bien particulière pour un garçon de son âge. Une culture en décalé. Une vingtaine d'années de retard. La culture de son père, en fait.
J'imagine alors un Albator, un Goldorak ou un Chevalier du Zodiaque quelconque.
Du coup, la curiosité me dévore.
Moi (feignant l'exaspération) : Bon, ça suffit maintenant.
Le silence. J'en profite.
Moi : Je sens bien que le classeur de Ludo vous intéresse plus que la conjugaison, alors Ludovic, tu viens au tableau nous présenter ton classeur.
Ludo, super fier, parade dans l'allée en cachant à moitié son classeur pour ménager le suspense. Il arrive sur l'estrade et de la même manière qu'il était entré dans la cour, il lève son classeur au-dessus de la tête.
Un catcheur ! Je suis déçu.
Ludo : C'est Jean-Claude Van Damme !!
Je regarde. Mais oui, ce n'est pas un catcheur. C'est JCVD.
Amine : C'est qui ? Un catcheur ?
Moi (de mauvaise foi): C'est vrai qu'on dirait un catcheur.
Ludo : Non, c'est un comédien.
Je manque d'avaler ma langue. Du coup, je tousse et j'ai les yeux qui pleurent.
J'ai vérifié. Même Wikipédia se limite à « acteur », ce qui est déjà honorable pour Jean-Claude.
Les autres, qui ont remarqué ma réaction, me questionnent.
Les autres : C'est pas vrai, Maître ? C'est pas un comédien ?
Comme Jean-Claude Van Damme ne fait pas partie de près ou de loin des compétences à acquérir en fin de cycle 3, et que je ne suis pas là pour briser les rêves d'un gosse. Comme je n'ai pas envie d'avoir le père de Ludo en face de moi en sortant de la classe pour qu'il m'explique que JCVD est un comédien à part entière. Pour toutes ces raisons , je prend sur moi et je dis :
Moi : Si si, c'est vrai, c'est un comédien.
Amine : C'est pas un catcheur ? On dirait.
Moi : Non, non, c'est bien un comédien.
Halima : Vous l'avez déjà vu dans un film.
Moi : Bien-sûr que oui.
Cela m'arrache la gorge et les larmes de mes yeux coulent de plus belle. Cette fois, ce ne sont pas des larmes d'étouffement, mais de réelles larmes. Comme Pierre l'avait fait à Jésus, je viens de renier par trois fois la profession de comédien. Dieu me pardonne.
En cinq minutes, Ludo présente la carrière de Jean-Claude, avec les mots-clés « kickboxing », « kung-fu », «américain » et « grand écart ».
Ensuite le programme reprend ses droits et on termine enfin notre séance sur le futur.
Le soir, en corrigeant dans les cahiers du jour, l'exercice qui consistait à employer le futur dans des phrases où les élèves devaient exprimer leur future profession, je m'attendais à lire des « Je serai comédien », « Je serai champion d'arts martiaux » ou encore « Je saurai faire le grand écart sur des bidons de mazout ».
Rien de tout ça. Jean-Claude Van Damme ne fait plus rêver. Aucune vocation suscitée.
Ah si, une seule. J'ai quand même trouvé « J'aurai ma photo sur un classeur. »
(Je n'ai pas trouvé la photo du grand écart avec les bidons de mazout...
je crois que j'ai confondu avec une parodie des inconnus.)
Monsieur,
Akim a rendez-vous chez l'ophtalmologiste mardi matin à 10h30. Je viendrai donc le chercher pour l'y emmener. Cependant, pour la préparation de la consultation, Akim doit se mettre des gouttes dans les yeux pendant deux heures avant la consultation toutes les 20 minutes.
Quand je dis « se mettre », j'entends par-là qu'il doit en recevoir, car Akim n'étant pas capable, à 10 ans, de mettre son slip tout seul, je vois mal comment il pourrait se mettre des gouttes dans les yeux.
Merci de votre compréhension.
Cordialement, la mère d'Akim.
Madame,
j'ai bien saisi la première phrase de votre « mot » dans le carnet de liaison. J'ai noté que la santé visuelle d'Akim passait avant ses progrès en orthographe et c'est donc avec un plaisir mitigé que je vous accueillerai en pleine dictée pour que vous conduisiez votre fils à son rendez-vous.
Cependant, ensuite, il est question de gouttes à se mettre, de slip aussi, et de l'âge de votre fils. Si c'est l'énoncé d'un problème dans lequel il faut trier les bonnes informations des mauvaises, il est très réussi. Mais je doute que ce « mot » ait une telle fonction. Je vous demanderais donc d'être plus précise.
Tout aussi cordialement. M. Tévélis
Monsieur,
vous n'êtes pas sans savoir, portant vous-même des lunettes peu discrètes sur votre nez, qu'il est très difficile d'obtenir un rendez-vous chez un ophtalmologiste dans cette ville. Il y a un an et demi, je ne connaissais pas encore l'emploi du temps de mon fils, vous-même le connaissant à peine quand vous montez l'escalier pour vous rendre en classe.
De plus, dans mon précédent courrier, le slip d'Akim n'était là que pour imager le manque d'autonomie de mon fils et pour vous faire comprendre, donc, qu'il faudra que vous lui mettiez les gouttes vous-même. Je mettrai l’ordonnance dans le cartable d'Akim.
Toujours cordialement. La mère d'Akim.
Madame,
c'est donc bien ce que j'avais compris. Vous espériez que toutes les 20 minutes pendant 2 heures, j'allais m'isoler de la classe avec Akim, laissant ainsi les 23 autres élèves livrés à eux-mêmes dans une jungle sans lion, pour introduire des gouttes dans chaque œil de votre enfant.
Je note aussi que votre perspicacité et mes lunettes vous ont mis sur la voie. Oui, je fréquente parfois les ophtalmologistes. Comme la totalité de mes collègues dans cette école,d'ailleurs. Cependant, en 5 ans, avez-vous reçu, via ce même carnet de liaison, un mot d'un professeur s'excusant de ne pas être en classe la totalité de la matinée pour cause de rendez-vous médical, et vous priant également de venir lui mettre des gouttes dans les yeux toutes les 20 minutes avant d'honorer ce rendez-vous ?
Moins cordialement. M. Tévélis.
Monsieur,
à votre question, je réponds sur le même ton.
En 5 ans, Akim et ses camarades se sont-ils déjà mis en grève, vous obligeant à vous chercher une nounou pour vous garder toute une journée ?
La mère d'Akim.
Du coup, j'ai quand même eu le dernier mot.
Akim n'est pas venu en classe ce matin-là. Il n'est apparu que l'après-midi avec les yeux complètement dilatés. Sa mère a sans doute manqué de confiance quand à mes capacités et à ma volonté de mettre des gouttes dans les yeux de son fils sans aucune forme de rancune vis-à-vis de notre correspondance.

Jusqu'à l'année dernière, notre chère école faisait partie d'un réseau nommé RAR. Réseau Ambition Réussite.
L'an dernier, des gars du service marketing de l’Éducation Nationale ont trouvé ridicule ce pauvre A tout seul entre deux R. Par souci d'équité entre voyelles et consonnes, ils ont décidé d'intégrer un I dans le sigle pour tenir compagnie au A. Le I de Innovation.
Cependant, RAR ça sonnait plutôt bien. RAIR, pas trop, RIAR encore moins. ARRI, c'était trop masculin, RIRA trop risible et IRRA c'était déjà pris par un groupe d'Irlandais.
Après avoir joué au Scrabble, à Motus et à Boggle toute la journée avec ces 4 lettres, les têtes pensantes de l'EN se sont autorisées une variante dans les règles du jeu.
Un des gars : On a qu'à ajouter des lettres.
Un autre : Des voyelles ou des consonnes ?
Le gars : …
Un autre : Au Scrabble, il y a plus de consonnes.
Du coup, il se sont mis d'accord là-dessus et sont rentrés chez ultra-satisfaits de leur journée de travail.
Le lendemain, après deux heures et demie de brainstorming, un des types a commencé à sauter partout dans la pièce en criant « Ça y est, ça y est, je l'ai, je le tiens ». Comme il n'avait rien dans les mains, les autres lui ont demandé de quoi il parlait. « Le sigle ! », il a crié. Puis il a rajouté « Je l'ai ! ».
Il a encore sauté pendant deux minutes, ensuite il a entrepris de leur faire part de sa découverte mais comme il tournait trop autour du pot, les autres étaient prêts à l’étriper. Enfin après qu'il ait exposé son idée, ils se sont jetés à ses pieds pour les embrasser.
Son idée : ECLAIR : École Collèges et Lycées pour l'Ambition et l’Innovation pour la Réussite.
Du coup, le mec a été promu. Ils l'ont collé au ministère de la défense. Là-bas, c'est plus dur, il faut trouver des sigles que les pays ennemis ne comprennent pas.
Tout ça pour vous dire que le I et les autres lettres n'ont pas trop changé notre manière de travailler. Directrice a dit « On les a pas attendu pour être Innovants ». On a tous répondu « Non, bien-sûr que non, non. Qu'est-ce-qu'ils croivent ?? ».
Par contre du côté du collège de secteur, le I a fait tourner des têtes. Ils innovent à tour de bras, là-bas. Vu de l'extérieur, c'est plutôt amusant de les voir innover. Mais quand leurs innovations commencent à passer les portes de l'école primaire, on rigole moins.
La nouvelle principale a découvert un truc innovant que l'on faisait déjà depuis plusieurs année. La liaison CM2/6ème.
Les CM2 allaient une dizaine de fois au collège dans l'année pour des occasions diverses. Dix fois, c'est bien.
Par contre quand dans notre emploi du temps du début de l'année, on est obligé de coller des cases « collège » , quand on se dit que l'an prochain il faudra faire une liaison CM1/CM2 pour habituer les CM1 à aller au collège, ça commence à plus faire rigoler du tout leur truc innovant.
C'est pour ça que ce matin, quand Directrice m'a dit que je devais aller au collège demain pour que les 3èmes fassent une séance de maths à mes élèves, j'ai péter les plombs et ai décidé de boycotter.
Directrice : Fais ce que tu veux mais il faut que tu informes l'Inspectrice.
La nouvelle Inspectrice, personne ne l'a encore testée. Tant pis, je m'y colle.
Je lui rédige un mail assaisonné à coups de « Chère Madame l'Inspectrice » avec des majuscules partout. J'y ajoute ma colère à grands coups de « Je Vous prierais de comprendre... ». Je ne mâche mes mots lorsque je lui sors que « la démarche pédagogique avec le collège est intéressante mais... ». Et je conclue ulcéré que « peut-être ultérieurement je participerai volontiers à ce projet ».
Je suis fière de mon message. L'Inspectrice si prendra à deux fois avant de m'imposer des projets sans mon accord.
Magalie passant par là, je l'appelle et lui fait lire le message que je viens d’envoyer.
Magalie (visiblement choquée) : Me dis pas que t'as envoyé ça à l'Inspectrice.
Moi (bombant le torse) : C'est corsé hein. Faut pas me chercher,moi. Les gens, je les remets à leur place. Hiérarchie ou pas, je dis ce que je pense. Je suis un déglingo, un gros foufou.
Magalie : Tu rigoles, ton mail, il est aussi policé que le débat des primaires socialistes de jeudi dernier.
Moi : …
Magalie ( réitérant, et visiblement inquiète) : T'as pas envoyé ça ??
Moi : Ben si, pourquoi ?
Et la réponse tombant comme une masse sur ma courte carrière de professeur.
Magalie : Parce que c'est bourré de fautes d'orthographe.
Directrice : Assieds-toi !
Je m'assois face à son bureau. Elle fait de même, de l'autre côté et Monsieur Jeanti qui a soigneusement fermé la porte, reste debout derrière moi.
Je me sens piégé. Je commence à comprendre mes élèves quand il se retrouvent dans ma situation. Une chance pour moi, Directrice n'a pas le numéro de ma mère.
Directrice : Tu sais jouer de la guitare ?
Moi : Le petit pont de bois.
Directrice : Quoi ?
Moi : Le petit pont de bois. Yves Duteil. Je sais jouer que du Yves Duteil.
Monsieur Jeanti: La langue de chez nous, aussi ?
Moi : Oui, mais pas en arpèges. Que en accords.
Monsieur Jeanti : Les savants, les poètes et les fous ?
Je vois que Monsieur Jeanti est un connaisseur. L'atmosphère se détend. On parle d'Yves, de sa carrière, des derniers potins aussi. Derniers potins remontant tout de même à plus de 16 ans, lorsqu'Yves s'engagea auprès de Chirac dans la course à l’Élysée.
Directrice : Ça suffit !
On s'arrête, on la regarde et quand je me retourne vers mon collègue, il a repris son air sérieux.
Directrice : On n'est pas là pour faire l’apologie d'un chanteur mort.
Monsieur Jeanti s'effondre.
Je le rassure. Non, Yves Duteil n'est pas mort, il est même sur un projet d'album pour l'automne 2012. Je l'ai vu sur son blog.
Comme Directrice commence sérieusement à s'échauffer, on clôt le sujet Duteil et j'écoute ce qu'ils ont à me dire.
Ils font un peu d'Histoire. L'Histoire de l'école. De la chorale de l'école, pour être plus précis. De Madame Dujonc qui menait la chorale à la belle époque. De la fête de la musique, et de l'habitude que l'école avait prise de se produire sur le parvis de la mairie chaque année à cette occasion.
Moi : Et pourquoi on ne le fait plus ?
Monsieur Jeanti : Quand Madame Dujonc a pris sa retraite, Madame Lafeuille a insisté pour la remplacer.
Moi : Et alors ?
Directrice : Montre lui, Monsieur Jeanti.
Version James Bond : Muni d'une télécommande, Monsieur Jeanti fait apparaître un écran plasma qui descend derrière le fauteuil de Directrice. Le plateau du bureau se retourne et un clavier d'ordinateur ultra sophistiqué apparaît. Monsieur Jeanti tape un code. Je vois des petits astérisques apparaître sur l'écran. Puis un film se lance.
Version Monsieur Jeanti : Monsieur Jeanti farfouille dans ses poches et en sort son impressionnant trousseau de clés. En marchant dans le couloir jusqu'à la bibliothèque, il trouve la clé de celle-ci. Il ouvre la porte et se dirige vers la télé. Il la débranche, débranche aussi le lecteur DVD, le magnétoscope et la cafetière. Il manœuvre pour sortir le meuble à roulette sur lequel se trouve tout ce petit monde et file dans le couloir en poussant le meuble. La télécommande de la télé tombe à cause des secousses dues aux jointures du carrelage. Monsieur Jeanti la met dans sa poche. Puis c'est celle du lecteur DVD, puis celle du magnétoscope. Les poches pleines, Monsieur Jeanti loue le Seigneur de ne pas avoir créer la cafetière à télécommande. Il arrive dans le bureau de Directrice et je vous épargne la galère pour tout rebrancher, enfiler une cassette VHS dans ce matériel préhistorique, et caler sur la bande l'extrait de film qu'ils veulent me montrer.
Entre temps j'ai fait découvrir à Directrice l'intégral des 13 albums d'Yves Duteil ( je lui épargne les lives).
Visiblement amateur, le film se déroule sur l'écran. Le cameraman semble chercher sa cible. Ça bouge beaucoup, ça tourne. C'est désagréable. Un peu comme au début d'Irréversible de Gaspard Noé.
Monsieur Jeanti (plutôt fier) : C'est moi qui filme.
Je ne lui dis pas que ça me donne le mal de mer.
Soudain le plan se fige sur un groupe d'enfant. Une chorale semble-t-il. Je reconnais la place de la mairie. Et je reconnais le chef de cœur. Madame Lafeuille. Elle semble surexcitée. Ses bras s'agitent, elle esquisse des pas de danse ( si je peux me permettre de parler de danse à propos de ces gesticulations chaotiques), et sa bouche est grande ouverte.
Moi : Et alors ?
Je réitère ma question. Et alors, quel rapport avec l'abandon de la chorale. Madame Lafeuille a juste l'air d'avoir mangé le diable de Tasmanie de Warner Bros. Mais je ne vois pas le rapport.
Directrice : Monsieur Jeanti, monte le son !
Il s'exécute. Et on grimace. Un peu comme quand la craie dérape sur la tableau noir. La télé émet un son insupportable.
Monsieur Jeanti me voit grimacer. Il semble lire dans mes pensées.
Monsieur Jeanti : Non, Tévélis, ce n'est pas un larsen... c'est bien Madame Lafeuille que tu entends.
Il baisse le son et continue :
Monsieur Jeanti : Ce jour-là, il y a eu des plaintes du voisinages et la police est arrivée. Lorsqu'ils ont vu une chorale d'enfants, ils n'ont pas eu le cœur de les interrompre.
Moi : Une plainte des voisins ??? Mais c'était la fête de la musique, non ?
Directrice : C'est justement l'argument principal des voisins. Dans « fête de la musique », il y a musique.
Pour la 3ème fois lors de cet entretien, je demande : « Et alors ? »
Directrice : Alors, depuis que tu es arrivé dans cette école, j'ai en tête de refonder la chorale pour à nouveau nous produire sur le parvis de la mairie à la fin du mois de juin.
Monsieur Jeanti : Cependant, depuis que nous avons laissé le créneau libre, d'autres écoles se sont produites et cette année l'inspection a décidé de donner la priorité à l'école qui aura le projet le plus abouti.
Directrice (solennellement) : On compte sur toi.
« On compte sur toi », pas même un « Qu'est-ce que t'en penses ? »
Il me semblait bien que c'était un piège.
Pourtant lorsque je sors du bureau pour me rendre dans la cour où la récréation bat encore son plein, je ne peux m'empêcher de penser à GLEE.
Je serais Will Schuester, en moins baraqué et moins bien membré (je parle de l'organe vocal) et je serais à la recherche de la fine fleur vocale de l'école pour créer le Glee Club
Je pénètre dans la cour, le torse bombé et le générique de Glee me trottant dans la tête et je regarde la marmaille en me demandant bien où je trouverai une Rachel et un Finn d'accord pour réinterpréter le répertoire de Yves Duteil.
La porte s'ouvre dans le silence d'une classe studieuse. Jocelyne, l'agent d'entretien de l'école, passe la tête dans l'ouverture et me dit en chuchotant, comme si les élèves n'allaient pas entendre cet aparté :
Jocelyne : C'est bon pour ce soir ? T'as pas oublié notre rendez-vous ?
Jocelyne a le don de lâcher des bombes en classe sans s'en rendre compte.
Comme lorsqu'elle était passée dans toutes les classes en déclarant sur un ton rassurant : « C'est bon, j'ai retrouvé la petite culotte de Mme Lafeuille » provocant ainsi l'hilarité de toute l'école à l'insu de notre pauvre collègue. La dite culotte n'étant pas celle de Mme Lafeuille mais bien celle d'une de ses élèves de CP qui avait eu un « accident » la veille et qui s'était égarée dans la blanchisserie de la maternelle.
Or, pour les élèves de CM2, il n'en faut pas plus que Jocelyne déclarant en chuchotant au Maître, qu'ils ont rendez-vous ce soir, pour que leur imagination et le début du titillement des hormones fassent le reste.
Non, je n'ai pas oublié. Ce soir, je conduis Jocelyne à travers les mailles du réseau internet. C'était devenu une habitude, et régulièrement je l'aidais à se dépatouiller dans le monde cruel de l'informatique. L'an dernier, on avait trouvé ses résultats au concours d'agent d'entretien polyvalent, on avait voté pour sa nièce au concours de photos Kiabi, on s’était renseigné sur le mode de vie des bébés pandas pour s'apercevoir qu'il lui était difficile d'en adopter un.
Aujourd'hui on s'attaquait au monstre de la vente en ligne, VentePrivée.com.
Nous voici donc côte à côte au fond de ma classe devant l'écran. Comme je me la joue pédago, je ne lui mâche pas tout le boulot.
Moi : Alors Jocelyne. On est sur google. Tu dois taper des mots clés pour trouver ton site.
Les deux index brandis, elle tapote le clavier à deux lettres à l'heure, un peu comme les gendarmes dans les films d' « action » français.
Je regarde sur l'écran dans l'encadré destiné aux mots clés du moteur de recherche. J'y lis : « des mots clés ». Je respire profondément et tente de garder mon calme. Jocelyne, sentant mon impatience, me rétorque le classique « Mais, tu m'avais dis de taper des mots clés ! ». Du coup je mâche le boulot et on se retrouve assez vite sur la page d'accueil de VentePrivée.
Jocelyne sait ce qu'elle veut. Une amie lui a parlé d'une vente qui pourrait l'intéresser.
Je regarde les différentes ventes qui se déroulent actuellement et elle me dit de cliquer sur un logo. Un logo sombre avec des reflets rouges plutôt particulier. Je clique.
Horreur ! Jocelyne s'est trompée. C'est une marque de lingerie sexy. Des images de guêpières, de dentelles et d'accessoires en tout genre envahissent l'écran.
Moi (plutôt géné) : Oups, c'est pas ça.
Jocelyne : Si si si ! C'est ça ! C'est pour l'anniversaire de mon mari. Je veux lui faire une surprise.
Et dans une impudeur sans faille, Jocelyne me raconte que pour les 45 ans de son homme, elle voudrait lui faire plaisir en débarquant dans une tenue torride, le soir de son anniversaire.
Je lui explique rapidement comment sélectionner les articles et la laisse faire son choix en toute discrétion.
Je m’occupe un peu dans la classe en attendant qu'elle m'appelle pour la phase paiement.
Jocelyne est très loquace et même s'il elle s’adresse plus à elle-même et à l'écran d'ordinateur qu'à moi, je ne peux m’empêcher d'entendre des bribes de phrases que j'aimerais ne pas entendre.
Du genre : « Merde, y'a plus de 44 pour ce string » , ou « Pas mal ce déshabillé et cette guêpière corset ! » ou encore : « Ah non, pas de porte-jaretelle, il va se galérer à l'enlever le pauvre ! ». Et puis aussi : «Oh c'est rigolo, des caches-tétons », « Bon, les menottes, j'ai déjà... »...
Et puis soudain, elle s'adresse à moi :
Jocelyne : C'est bizarre, je trouve pas de vaseline !!!
Je fais mine de pas entendre et plonge la tête dans le cahier du jour de Ludo. Pour une fois, ces milliers de fautes d'orthographe ont quelque chose de rassurant.
Je décide de quitter la classe pour préserver mes oreilles chastes. Mais Jocelyne me rappelle.
Jocelyne : C'est bon, je vais payer. Viens voir.
Soudain elle pousse un cri et se met à pleurer. J’accoure pensant qu'elle s'est électrocuté ou un truc comme ça.
Jocelyne ( en pleur) : Regarde j'ai fait une connerie. J'aurais jamais assez d'argent.
Je regarde le montant : 5200 Euros. Je regarde son panier : 64 articles.
Moi : T'as pris beaucoup de trucs quand même !
Jocelyne (inconsolable) : Que quatre !
Je lui explique alors qu'elle a mis tous les articles qu'elle a consultés dans son panier. Et que c'est pas grave, il suffit de les retirer du panier. Et que pour l'instant, elle n'a rien payer, qu'elle n'a pas à paniquer.
Je pense avoir été clair, mais elle sanglote de plus belle.
Jocelyne : J'ai même pas acheté de panier !!!
Quelques minutes plus tard, tout est arrangé. Jocelyne est rassurée et ses larmes ont séché.
Au moment de nous quitter, je lance un poli :
Moi : J'espère que ça fera plaisir à ton mari.
Jocelyne : Je te raconterai.
Je n'en demandais pas tant.
« On entendait le vagissement du lièvre au fond de sa terrier. »
Tout part de là. D'une phrase plutôt anodine dans un texte tout aussi enfantin.
Mathilde : C'est quoi le vagissement ?
Un regard interrogateur à toute la classe. Quelqu'un le sait-il ?
Personne. Très bien, faisons les choses dans l'ordre.
Moi : Le contexte ! Quelqu'un peut-il deviner le sens du mot par rapport à la phrase et au texte dans lequel il est employé ?
Personne. Pas même un petit malin qui veut faire son intéressant . Le silence.
Après le contexte. D'autres contextes.
Moi : Voici le même mot employé dans d'autres phrases. Essayez d'en déduire le sens.
Soucieux de leur faire comprendre ce mot par leur propre moyen, et conscient du caractère peu naturel des phrases suivantes, je me lance quand même :
Moi : Le crocodile pousse un vagissement dans l'oreille de l'hippopotame un peu sourd.
Rien. Aucune proposition. Je continue.
Moi : La sage-femme en fin de carrière est agacée par le vagissement du nouveau-né qu'elle tient dans les bras.
Néant. La classe est au point mort. Je persiste.
Moi : Le lièvre vagit à ses petits qu'il faut venir manger.
Ah ! Un doigt se lève. Enfin.
Sophian : Y'a pas « vagissement » dans la dernière phrase.
Moi : Très bonne remarque, Sophian. Il n'y a pas « vagissement » mais il y a un mot de la même famille : le verbe vagir.
Après le contexte, les mots de la même famille. Je leur rappelle donc que l'on peut deviner le sens d'un mot à partir de ces mots-là.
Sans m'en rendre compte, je fonce droit dans le mur. Depuis la première question de Mathilde tout à l'heure, une machine s'est mise en route. Cette machine, j'en suis le créateur. Cette semaine, c'est Wissam qui lance la machine.
Wissam : De la même famille, il y a vagin, vaginal...
Une bombe explose dans la classe. On passe du point mort au mur du son.
Les autres : HAAAANNN !
Je regarde Wissam, étonné. Un dictionnaire est ouvert sur la table et je prends conscience de ma création.
Chaque semaine, je désigne un élève responsable de la recherche dans le dictionnaire.
Wissam est particulièrement autonome et efficace.
Il est à la bonne page et à peine ai-je mentionné les mots de la même famille qu'il recherche autour de « vagissement », les mots qui lui ressemblent.
Pas de chance, cela tombe sur « vagin ». Il faut savoir qu'en CM2, « vagin » est un gros mot. Au même titre que « amour », « sexuel », « homo » et j'en passe. D'ailleurs une bonne partie de la classe est surprise d'apprendre que ce mot est dans le dictionnaire. Une autre partie demande discrètement à Wissam : « Quelle page ? Quelle page ? »
Je calme le jeu en leur expliquant qu'en CM2, en biologie, il se peut que l'on aborde la reproduction humaine et qu'à ce titre, « vagin » ne se trouvera pas seulement dans le dictionnaire mais aussi dans leur classeur sous forme de dessin et peut-être même que cela sera une bonne réponse en évaluation.
La tension baisse. Ma banalisation a fonctionné. Un peu trop même. Certain en profite.
Aline : Ma mère, elle a de l'herpès vaginal.
Ludo : C'est quoi « herpès » ?
Les élèves me scrutent. Cette fois-ci, j'ai dû mal à dissimuler mon agacement.
On parlait gentiment d'un petit lièvre qui gambadait jusqu'à son terrier pour pousser un vagissement, et nous voilà en train d'aborder les problèmes d' inflammations de la vulve et des parois vaginales de la mère d'Aline.
Moi : Ça suffit. On reprend la lecture.
Mon ton est sans équivoque, ce qui laisse penser à certains que l'intervention d'Aline a dépassé les limites du correct en classe.
Sylvain : C'est pas juste, elle est même pas punie .
Moi : Qui ?
Sylvain : Aline, elle a dit « herpès vaginal » et vous convoquez même pas sa mère, alors que moi l'autre jour, vous l'avez appelée pour moins que ça.
Je tente de rester calme et m'imagine en train de convoquer la mère d'Aline et de lui tendre un prospectus sur la sensibilisation aux MST pour qu'Aline ait un vocabulaire correct en classe.
Moi : On reprend la lecture.
C'est fois-ci, aucun ne moufte. Il ont compris. Me voilà soulagé et je peux à nouveau me détendre dans la quiétude d'une classe calme au doux son de la voix de Mathilde qui reprend la lecture.
Soudain :
Wissam : Ca y est, j'ai trouvé. Herpès : maladie virale contagieuse responsable d'affection de la peau et des muqueuses caractérisée par une éruption vésiculeuse...
Moi : STOOOOP !!!!!!!!!
« L'arrêté du 23 novembre 1956 aménage les horaires des écoles primaires et inscrit les devoirs pendant le temps scolaire. En application de l'arrêté, la circulaire du 23 novembre 1956 supprime sans équivoque les devoirs à la maison, retenant des arguments d'efficacité et de santé. »
Quel enseignant ayant plus d'un mois de carrière, ne s'est jamais entendu prononcer cette phrase. Lors d'une réunion de parents à la rentrée, par exemple. Par des parents particulièrement bien renseignés. On peut remercier les médias.
Je fais parti des nombreux enseignants résistants. Un vrai hors-la-loi.
Le soir, planqué dans une grotte à proximité de l'école, j'écoute Radio-Londres. J'attends un signe. Soudain : « Les papillons ont vomi par les antennes. Je répète, les papillons ont vomi par les antennes. Il n'y a pas de morceau. Je répète, il n'y a pas de morceau. ». C'est le moment. Habillé entièrement de noir et fardé au fusain, je quitte ma planque et accède à l'école par la porte de service. Je me faufile dans ma classe sans allumer les lumières et j'exécute mon forfait.
Chaque matin, quand les élèves entrent en classe, ils constatent avec effarement l'acte de barbarie. Le tableau s'est à nouveau rempli pendant la nuit. Les devoirs pour le lendemain sont notés.
Pour l'instant, je touche du bois, les élèves ne sont pas encore organisés. Mais dans quelques temps, ils formeront des milices pour surveiller l'école. Ils se cacheront dans la nuit et décrypteront les codes de la BBC.
En attendant je me régale de leurs excuses quand les devoirs ne sont pas faits.
L'excuse classique : « J'avais oublié mon cahier dans la classe ».
La lâche dénonciation : « C'est mon petit frère qui a mangé mes devoirs ce matin ».
Le manque d'outil : « Y'a pas de crayon dans ma maison. »
Le manque de preuve : « J'ai fait mes devoirs dans ma tête.»
Parfois, il y en a même qui font les devoirs. « Écris une phrase avec deux adjectifs qualificatifs et souligne-les. »
Le fayot : Le beau maître dispute les élèves turbulents.
Internet : Qui voudrait porter ces fardeaux, grogner et suer sous une vie accablante, si la crainte de quelque chose après la mort, de cette région inexplorée, d'où nul voyageur ne revient, ne troublait la volonté, et ne nous faisait supporter les maux que nous avons par peur de nous lancer dans ceux que nous ne connaissons pas ?
Le petit malin : J'écris une phrase avec deux adjectifs qualificatifs.
Celui qui vit chez ses grands-parents : Par une chaude journée de printemps, je m'en vais aux champs pour y perpétrer mon dur labeur.
Celui qui vit chez ses arrières-grands-parents: As li Alde venue, une bele damisele que jo t’en durai mult esforet eschange.
Celui qui connaît l'arrêté du 23 novembre 1956 : ...
Rédaction : Raconte tes vacances.
Classique. Trop. Beaucoup trop.
Arrivés en CM2, la plupart des élèves a déjà traité ce sujet au moins trois fois.
En plus, on entretient leur nostalgie des vacances. Avec hypocrisie. Car le reste de l'année, on leur rabâche des « C'est fini les vacances ! » et des « C'est pas encore les vacances ! » à longueur de période.
Encore plus hypocritement, on leur fait croire qu'on s'y intéresse. Pour ma part, leurs vacances chez la grand-mère, devant le tour de France ou à la piscine municipale, je m'en balance comme du nom du troisième assistant de photographie du film du dimanche soir qui défile quand même lors du générique.
Du coup, j'ai réfléchi à un sujet moins hypocrite.
Je pense à « Raconte pourquoi tu es content(e) de reprendre l'école. ». Pour le coup, on baigne dans l'hypocrisie jusqu'au cou.
Alors je l'ai joué plus fine. « Raconte le pire moment de tes vacances ».
Et sans surprise je suis tombé sur des pires moments très légers. Des petites peines d'enfants.
Mon pire moment des vacances, c'est à la Grande Motte. Mes parents m'avaient acheté une glace trois boules. Goût Kinder, Chocapic et Guimauve grillée façon barbecue. Nous nous promenions le long de la plage.
Je suis passé près d'un homme qui portait sa main en visière pour regarder un avion avec un long bandeau qui flotte au vent. Visiblement peu intéressé par le message publicitaire qui annonçait des promotions sur les moules-frites d'un restaurant ( « Chez Moumoule, les frites sont à volonté si on vient en bottes en caoutchouc »), l'homme a violemment rabattu sa main, qui a emporté ma glace dans son élan.
Elle était irrécupérable, ensablée.. J'ai rejoint papa et maman en courant et en pleurant un peu. Ils m'ont consolé et m'ont acheté une autre glace un peu plus loin.
Mon pire moment des vacances c'est une nuit au camping quand l’alarme de la BMW de papa n'a fait que sonner. Tous les voisins étaient mécontents et j'ai pu apprendre de nouveaux gros mots que je ne connaissais pas. Au début, Papa n'a pas voulu débrancher l'alarme. Il avait trop peur car, la nuit précédente, son copain Paulo s'était fait piquer son épuisette et son pack de bière qu'il avait mis au frais sous la caravane. Ensuite il l'a quand même coupée puis il a fait le guet pour surveiller sa BMW.
Le lendemain, comme il n'a pas trop dormi, il était drôlement en pétard. Surtout quand il a vu que c'était une guêpe coincée dans l'habitacle qui déclenchait l'alarme avec les détecteurs de présence.
Mon pire moment des vacances, c'est plutôt une grosse déception. Avec mon Papa, tous les samedis soirs des vacances, on est allé à des fêtes. On est allé à la fêtes des escargots à Saint-Point-Lac, à la fête du foot à Montperreux, à la fête de la paille à Chaffois, à la fête de la bouse à Vaux-et-Chantegrue, aux Fines Gueules à Saint Colombe, à la fête du cheval à Houtaud, à la fête des sapins à Levier et même à la fête de l'éponge à Saint-Hippolyte. Mon papa prenait sa voiture, ils nous emmenait, ma sœur et moi, et aussi des copains à lui. Pour revenir, c'est jamais lui qui conduisait. C'était un de ses copains. C'était jamais le même, mais mon papa, il l'appelait toujours Sam.
Ma grosse déception, c'est que mon papa, il me parle tout le temps d'une fête. Presque toute l'année. Il en parle beaucoup et on n'y est même pas encore allé. C'est la fête du slip.
Parfois dans les rédactions, je soupçonne quelques récits inventés de toutes pièces Je ne jette pas la pierre, imaginant parfois moi-même les récits qui composent ce blog. L'école a beau être une vraie source d'inspiration et un monde riche en événements, il y a quand même des limites. C'est pareil pour les vacances.
Mon pire moment des vacances, c'est quand j'ai participé au concours de plongeon du camping On sautait de 40 mètre de haut depuis des falaises rocheuses dans une mer agitée. Il fallait bien viser à cause des rochers, en bas.
Je me suis élancé. Après une minute de chute, 4 vrilles, 2 salti tendus, cassé et détendus, je me suis aperçu que je n'avais pas noué le cordon de mon maillot de bain. Comme il me restait une bonne minute de chute, j'ai tenté de le renouer. J'avais le temps. Malheureusement un bout du cordon était rentré dans la couture. J'ai donc fini mon plongeon et suis arrivé dans l'eau nu comme un ver.
Par pudeur et par respect pour mon public, je ne suis pas sorti de l'eau vers le site du concours. J'ai nagé quelques kilomètres dans cette mer intenable. Par chance
, au bout d'une demie-heure, mon père m'a rejoint en hélico. Il m'a lancé la corde-échelle que j'ai gravi aisément. J'ai attend la cabine juste avant qu'il se pose sur l'hélistation du camping à côté de notre tente 2 secondes.
Il m'arrive aussi de regretter mon idée d'un sujet de ré daction original. Car, tous les enfants ne sont pas protéger par cette sorte d'immunité enfantine. Ils ne sont pas tous équipés de cette carte, qu'il pourrait brandir à tous moments en disant « Stop. Mon statut d'enfant me permet de ne pas être confronté à vos problèmes d'adulte. Je fait jouer mon immunité. »
Alors, naïvement bercé par les souvenirs de mon enfance heureuse, je me prends une claque en lisant certains récits.
Mon pire moment des vacances, c'est quand je suis rentrée à la maison le dernier jour d'école. Papa m'attendait devant l’immeuble car c'était son tour de garde. Il m'a empêchée d'aller embrasser Maman que je n'allais pas voir pendant un mois car cette dernière lui avait interdit de prendre ma valise. Papa m'a alors acheté quelques affaires que Maman allait jeter dans un mois à mon retour.
Au début, avec Papa c'était bien, mais comme je ne m'entendais pas trop avec sa nouvelle copine, je suis allée trois semaines en colonie à la dernière minute. Avec des affaires pour 4 jours. Il ne restait de places que dans le thème sports mécanique. J'étais la seule fille.
Au mois d'Août, comme Maman n'a pas pu poser de vacances, je suis restée au centre aéré pendant les 4 semaines. C'était un peu comme à l'école. C'était à l'école d'ailleurs. Du coup, c'était les moments les moins pires de mes vacances. Mais ça, c'est hors sujet.