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4 novembre 2015 3 04 /11 /novembre /2015 13:17

Dans mon jeune âge, j’ai toujours perçu la fonction d’enseignant avec un œil admiratif et impressionnable. Bercé par les aventures de Victor Novak et de Panoramix et par de nombreuses images d’Épinal, j’avais grande opinion du métier de professeur. De ces hommes et ces femmes (surtout ces hommes, d’ailleurs, à cette époque) qui possédaient le savoir. Et mieux que le posséder, qui le transmettaient.

Et ce pouvoir qu’ils avaient face aux ignorants. Cette supériorité naturelle qui les élevait au rang de grand sage dans n’importe quel village.

Et puis un jour, toutes ces croyances, toutes ces images que mon esprit avait façonnées (à l’aide d’Antenne 2, Goscinny et Uderzo), tout a volé en éclat. C’est le jour où j’ai eu mon concours.

Après 30 minutes de connexion à 5,90 F la minute, le minitel a enfin affiché mon nom dans la liste de tous les admis au concours. Et le mythe est tombé.

- Ben merde alors, je suis prof !

Moi ! Mais comment ferais-je pour régler tous les problèmes des gens du village. Et la potion magique, je ne sais même pas la préparer. Et quel savoir je vais transmettre ? Il doit y avoir une erreur.

Non ! Pas d’erreur ! Où alors il y avait 350 erreurs rien que dans mon département. Parce que, sur tous les admis que je connaissais, aucun, pour moi, n’avait la carrure d’être professeur. Pour la plupart d’entre nous, nous étions tous des imposteurs. Des espèces de Christophe Rocancourt de L’Éducation National. Des escrocs qui nous faisions passer pour des professeurs.

A la sortie de l’IUFM, les seules compétences qui m’ont permis d’avoir le concours étaient :

  • Faire la synthèse de 4 textes
  • Faire quelques exercices de maths de niveau collège
  • Connaître quelques mots compliqués comme œsophage, pédagogie différenciée et tchoukball
  • Connaître par cœur d’obscures citations de Piaget, Freinet ou Meyrieu
  • Savoir enchaîner 3 accords à la guitare
  • Traverser une piscine sur le dos et le ventre
  • Et dire au jury d’anglais que My name is Jean et que I live in Besançon.

Voilà quel était le mince bagage qui me permettait d’accéder à une des plus hautes fonctions de l’Etat : professeur.

Autant dire que n’importe quel quidam recruté sur LeBonCoin.fr ferait l’affaire. Les parents peuvent se rassurer et cesser de bloquer les écoles à grand coup de sponsoring Michelin ou Dunlop dès que l’inspection annonce l’arrivée d’un nouveau professeur contractuel. Que l’on soit issu de l’IUFM, du Bon Coin, de Saint-Cyr, de la cuisse de Jupiter ou même de E-Bay, on est tous égaux quand on débute. Et ce n’est pas non plus le temps qu’on a mis à traverser la piscine sur le dos qui fera la différence dans une classe.

Ce qui fait d’un enseignant un bon enseignant, c’est une bonne dose de conviction et une grande quantité de motivation. C’est quelques collègues sur son parcours qui lui montrent l’exemple. C’est une incessante remise en cause.

Mais c’est aussi et surtout l’expérience.

Au début, on n’a que nos convictions et notre motivation pour faire du mieux possible. Alors on feint l’assurance pour rassurer les parents. On s’invente une expérience, on se vieillit.

Les apparences

Tel Edward Norton qui faisait pousser un oranger en une minute dans l’Illusionniste, moi je me suis fait pousser la barbe (en trois ans) pour ressembler d’avantage à ce type en noir et blanc et en blouse qu’on voit en haut à gauche sur les anciennes photos de classe et qui veille d’un œil sévère sur son troupeau de cinquante brebis en culottes courtes.

Je mettais des habits désuets qui n’existent plus que dans la petite maison dans la prairie comme des vestons, des boléros, des chandails, des cravates, des pantalons de velours côtelés.

Puis avec l’expérience et la notoriété, on peut desserrer la cravate et déboutonner le haut de son veston. Plus besoin de créer l’illusion, notre réputation nous habille aux yeux des parents.

Le summum de la notoriété c’est d’arriver à l’école en tong et en chemise ouverte, avec des effluves de marijuana dans les dreadlocks et la cravate autour du front sans que cela ne fasse ciller aucun des parents qui vous remettent leurs bambins en toute sérénité.

Mais cette notoriété est fragile. Un changement d’école ou de niveau et tout est à refaire.

Avec la rentrée et mon passage en CP, mon expérience en a pris un sacré coup dans l’aile et mon assurance aussi, du même coup. Aux yeux des parents, je n’ai plus la recette de la potion magique. Et que dire de ma notoriété durement acquise après sept ans dans cette école ?

- Ok, en cycle 3, il était capable d’approfondir le travail effectué par les collègues des classes précédentes. Il cochait quelques cases sur l’attestation du palier 2 et il faisait passer toute la marmaille au collège sans se soucier de ce qu’elle advenait, bien soulagé de ne pas avoir de retour. Mais, en CP, saura-t-il leur transmettre les fondamentaux tout en gérant la pression des collègues des classes suivantes qui l’attendent au tournant à la moindre lacune du moindre élève ?

Tout est à refaire. Alors depuis la rentrée, un changement physique s’est opéré discrètement sur ma personne. Ma barbe repousse à nouveau, j’ai coupé mes dreadlocks, je prends systématiquement un chewing-gum après avoir fumé un pétard pendant la récréation et mes velours côtelés ont remplacé mes jeans troués au premier plan de mon dressing.

Je mise à nouveau tout sur les apparences avant d’acquérir l’expérience nécessaire qui rassurera les parents. Et moi-même.

N'oubliez pas de vous procurez l'indispensable A l'école des mômes.

Les apparences

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30 septembre 2015 3 30 /09 /septembre /2015 12:45

Quel enseignant du 21ème siècle n’a jamais utilisé internet et ses ressources infinies pour préparer sa classe ? (A part Directeur qui se plaint encore régulièrement du peu d’efficacité du service Minitel, 36 15 Google).

Des séances, des séquences, des progressions, des programmations, des fiches-outils, des leçons, des exercices, des évaluations, des punitions, des étiquettes, des affichages… tout est sur Internet. Il suffit de taper les bons mots clés, ceux qui ne vous feront pas perdre trop de temps, et c’est dans la poche.

Par exemple : « page cahier journal vendredi 2 octobre » quelques clics, un téléchargement, une impression… et voilà un jeudi soir tranquille pour regarder le match de l’équipe de France de rugby contre le Canada.

Des milliers de documents partagés sur internet par des centaines d’enseignants.

Et parmi ces bonnes âmes généreuses, figure toujours en tête des résultats de Google, un trio de stars du partage. Des créateurs de blogs visités des dizaines de milliers de fois par jour (n’y voyez aucune jalousie) par des enseignants en panne de créativité.

Au cycle 3, ce sont Malaury, Charivari et Cenicienta (Cendrillon en espagnol) qui squattent le haut des pages de Google.

Au cycle 2, ce sont Bout de Gomme, Orphéecole et Lutin Bazar qui apparaissent systématiquement en premier dans les résultats de nos recherches désespérées.

C’est sur ces trois derniers bloggeurs(ses) que je vais m’attarder dans cet article.

J’ai fait leur connaissance au hasard de mes recherches dès la fin du mois d’aout et en peu de temps ce sont devenus mes meilleur(e)s ami(e)s. Je leur ai aménagé une place de choix dans mes favoris entre L’équipe.fr et Deezer. Je vais les voir tous les jours et je passe des soirées entières en leur compagnie.

J’en arrive même à me sentir coupable. L’autre jour, j’ai baissé machinalement l’écran de mon pc portable quand ma femme est arrivée dans la pièce où j’étais en train de travailler. Depuis, elle se doute de quelque chose. Je suis contraint d’utiliser la navigation privée de Firefox (celle qu’on utilise aussi pour les sites porno) pour ne pas laisser de traces sur mon historique. Je les vois en cachette et le désir n’en est que plus intense.

Dès le début, j’ai été séduit par la présentation de leurs documents. De vrais bijoux. Des bonbons même. Des cadres aux bords arrondis, des couleurs pastelles, des polices calibrées au millimètre pour le confort de la lecture, des espaces pour respirer, des petits dessins pour illustrer l’activité et que les plus rapides pourront colorier. Encore mieux qu’un cahier de vacances. Et avec une douceur infinie qui en ressort. Comme des sucreries que les enfants adorent croquer et suçoter en chantonnant une comptine.

Cela change du genre de document que je préparais pour mes CM2. Ces exercices d’une densité extrême aux atours austères et repoussant.

Les déesses du partage

Oui Jordan, si tu as fini le premier, tu pourras colorier le zombie derrière l’exercice.

A force de passer mon temps sur leurs sites, j’ai commencé à éprouver des sentiments inavouables pour ces auteur(e)s. J’ai alors entrepris d’en connaître un peu plus sur eux. Grâce à leur page de présentation.

J’ai appris que Bout de Gomme était deux. Un homme et une femme. Un couple ? Ils n’entrent pas dans les détails. Une maîtresse du cycle 2 et un maître du cycle 3 qui est aussi le dessinateur de leur petit robot, la mascotte du site.

Sur Orphée, j’ai appris que c’est une femme de 26 ans. A condition que sa présentation soit à jour. Rien de plus.

Et sur Lutin Bazar, le mystère demeure. Un homme ou une femme ? Rien dans sa présentation ne le laisse deviner. Aucune inférence, aucun indice. Mais au fond de moi, j’imagine que c’est une femme. Une impression basée sur quelques clichés que j’aurais voulu éviter : le graphisme du site, la délicatesse des documents et cette expression dans sa présentation, « mon petit univers ». Et les statistiques aussi (82% de femmes en primaire).

Alors pour Orphée et Lutin Bazar, voici un poème. J’en exclus Bout de Gomme, car aussi téméraire que je sois, je n’ai pas envie de me faire allonger à la sortie de l’école par un Monsieur Bout de Gomme jaloux et baraqué.

Poème pour Orphée et Lutin Bazar

Ô Orphée, Ô Lutin Bazar, les déesses du partage

Chaque jour sur vos sites je pars en voyage,

Et je m’égare volontiers au fil des pages

Dans ces méandres sucrés où je pose mes bagages.

Vous compétences sur Publisher

Font chavirer le cœur

De milliers d’instituteur !

Vos jolies idées pédagogiques

Ont un effet magique

Sur les maîtres apathiques !

Pour votre générosité sur le net

En cette période de disette !

Vous méritez une statuette.

Je reste longtemps dans ces greniers

Plein de ressources et plein d’idées

Je déambule flemmard au hasard

Du petit univers de Lutin Bazar

Et avant d’aller me coucher

Je me love encore un peu dans les bras d’Orphée.

Les déesses du partage

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16 septembre 2015 3 16 /09 /septembre /2015 12:58

Cela fait maintenant onze que je suis professeur des écoles. Onze ans de cycle 3 dont huit de CM2. Alors ces dernières années, invitée par le traintrain routinier de mon emploi du temps, la lassitude s’est un peu installée dans mon quotidien. J’en étais même arrivé à me réjouir secrètement des changements de programmes qu’on nous annonçait tous les 3 ans.

Et puis, un jour, j’ai décidé de passer complétement à autre chose. De me recycler intégralement. De faire autre chose de ma vie. J’ai décidé de changer de métier. Carrément.

Un virage à 180 degré dans ma carrière. Une toute autre direction dans ma vie professionnelle. Dans ma vie tout court !

Et cet été, enfin, la nouvelle est tombée de justesse, une semaine avant la rentrée : Allô ! Salut c’est Directeur ! Bon, c’est bon…t’as les CP à la rentrée !

Une semaine après, Directeur avait encore une compresse imbibée d’alcool collée sur l’oreille droite, tellement j’avais exprimé mon enthousiasme de manière immodérée au bout du fil.

Le CP ! Enfin !

Fini le tumulte du CM2. Les rédactions en pattes de mouche à corriger jusqu’à point d’heure. Les leçons interminables à écrire au tableau. Les dossiers de passage en sixième à compiler dès le printemps. Les poussées d’hormones incontrôlables à gérer au quotidien. Les cours d’Histoire à inventer pour compenser quelques lacunes.

A moi le CP ! A moi la belle vie ! Les doigts de pied en éventail, penché sur ma chaise de bureau à écouter une petite voix déchiffrer péniblement que la tortue de Gafi est dans la rue. A moi la retraite anticipée. A moi la grosse glande quoi !

Des préparations qui ne se résumeraient qu’à noter la page du fichier de maths et celle du manuel de lecture et à découper trois étiquettes. Les corrections éclairs d’un seul coup d’œil d’un travail effectué en une heure par une petite main maladroite. Et pour les évaluations, un bonhomme qui sourit ou qui boude à la fin du cahier d’écriture, et le tour est joué.

J’allais enfin avoir plus de temps pour moi. Pour ma famille aussi. Mais surtout pour moi. Pour assouvir ma passion grandissante pour l’écriture. J’allais composer à tort et à travers, être plus productif que Levy et Mussot réunis, noyer le marché littéraire de ma plume acérée en publiant trois ou quatre roman chaque année. Bref, être un jour l’invité mystère des Grosses Têtes de Ruquier. Mon but ultime dans la vie.

C’est dans cet état d’esprit que j’ai appelé Madame Lafeuille, ma prédécesseure en CP, pour avoir quand même quelques pistes pour me donner bonne conscience avant la rentrée.

- Première chose à faire : lire les programmes !

Première nouvelle ! Il y a des programmes en CP. Petite déception. Si j’avais su j’aurais tenté la maternelle, au moins là, c’est sûr, il n’y a pas de programme.

Puis, au fil des jours qui ont précédé la rentrée, au fil des gens à qui j’annonçais mon nouveau métier, au fil du seul commentaire qu’ils me faisaient invariablement : C’est génial, tu vas leur apprendre à lire ! Tu te rends compte, j’ai effectivement commencé à me rendre compte.

Mais, ne cédant pas à la panique ni à la pression que cette tâche étourdissante peut occasionner, je me suis rassuré dans la réalisation d’un emploi du temps solide et sans équivoque.

Le grand écart

Grand prince, je le laisse ici à la disposition de tous les débutants avides de réussir et de tous les confirmés qui n’ont pas peur de se remettre en question en choisissant l’innovation.

Mais voilà, cela fait maintenant bientôt trois semaines que j’enseigne dans une classe de CP et je ne touche plus terre depuis la rentrée.

En trois semaines, j’ai perdu 4 kilo, mes yeux rougis sont enfoncés au fond leurs orbites soutenues par d’énormes cernes et je ne m’alimente que de bouillies ou purées en tout genre tellement je suis fatigué de mâcher.

Je dors mal, mon sommeil étant chahuté par de nombreux rêves remplis de fichiers de maths, de lettres en cursive, de tubes de colle et de morve au nez. Je me réveille chaque nuit en hurlant « Non, pas la tortue de Gafi !!! » parce que dans mes rêves, je viens de voir surgir un poids lourd au bout de la rue et que je sais très bien que la-tor-tue-est-dans-la-rue, vue qu'on me l'a déjà dit une centaine de fois cette semaine.

Le CP, ce n’est pas un autre métier, c’est un autre monde. Dans une autre galaxie. Un autre univers même.

Par exemple en CP, il faut préparer une séquence d’une dizaine de séances rien que pour apprendre à utiliser un tube de colle. Avec comme objectifs principaux :

  • Je résiste à la tentation de manger ma colle.
  • Je pense à reboucher ma colle après utilisation pour éviter d’être contraint de la lécher lors de la prochaine utilisation.
  • Je comprends qu’il n’est pas nécessaire de tartiner la moindre parcelle de feuille pour qu’elle soit bien collée.

Pour l’utilisation des ciseaux, je compte organiser une classe découverte. Je crois que cet outil nécessite un apprentissage en immersion. Et une semaine de pratique du découpage pendant une dizaine d’heures par jour ne me paraît pas de trop.

Je commence à regretter mes CM2, leurs rédactions en pattes de mouche et leurs dossiers de sixième. Je regrette surtout leur autonomie et leur compréhension du second degré.

Le seul truc qui me réconforte c’est que je peux quand même assouvir ma passion grandissante pour l’écriture.

Seulement, au lieu de publier trois ou quatre romans par an, je me limite à préparer 25 cahiers en trois heures.

Le grand écart

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30 août 2015 7 30 /08 /août /2015 12:51

Bon, pour commencer, j’avoue qu’au départ, j’étais parti pour écrire les dix bonnes raisons de se réjouir de la rentrée des classes quand on est prof. Parce que dix, ça sonne bien. Dix, c’est rond, c’est pile, c’est bien.

Mais il a fallu se rendre à l’évidence et revoir à la baisse mon ambitieux projet. Dix bonnes raisons de se réjouir de la rentrée des classes, même avec tout l’amour que je porte à mon métier, et toute l’hypocrisie du monde aussi, c’est très dur.

Alors j’ai opté pour sept. Le sept est attractif. Il porte bonheur, il renvoie à la bible et surtout c’est le nombre d’élèves que chacun rêve d’avoir dans sa classe.

Encore une fois, j’ai échoué et n’ai pu trouver que cinq bonnes raisons de se réjouir de la rentrée des classes quand on prof. Alors, n’étant pas un adepte du cinq à sept, je suis passé de sept à cinq. Et voici donc les cinq bonnes raisons de se réjouir de la rentrée des classes quand on est prof.

  1. La vengeance

Dès le matin, au réveil, le morne sentiment que les vacances sont bel et bien terminées est effacé par un immense plaisir. Une sensation malsaine de vengeance qui vous réchauffe le cœur malgré tout. Cela fait deux mois que vos enfants vous réveillent à 7h24, tels des coucous suisses indéréglables, et aujourd’hui vous allez enfin pouvoir les tirer de leur sommeil. De la plus belle des manières. De la même manière qu’ils l’ont fait pendant deux mois. En ouvrant la porte à la volée et en courant vers leur lit pour y sauter à pieds joints en criant « Debout ! Debout ! » comme un hystérique.

  1. La saveur du café

Pas le café du matin pris debout, à la va vite, en tamponnant une coupure de rasage avec un kleenex et en tartinant du beurre sur une biscotte émiettée. Non, le café de 10h30, celui de la récré. Celui qu’on mérite après deux heures de reprises. Celui que vous vous servez dans un mug crasseux et qui sort d’une cafetière centenaire entartrée pire que les dents de Jeoffroy de CE2, mais que vous appréciez cent fois plus que le Nespresso des vacances pris sans réel plaisir après avoir bullé deux heures au soleil.

  1. Le calme

Celui dans votre classe pour la première journée de classe. Celui qui vous surprend chaque année même après 35 ans de carrière. Quoi ?! Ils savent prendre la parole en levant la main ?! Quoi ?! Ils m’écoutent et participent avec discipline à tout ce que je propose. C’est la journée idéale pour mettre en place tous les projets ambitieux dont on nous a rabattu les oreilles dans les IUFM et autres ESPE oubliant qu’il y avait des élèves face à nous. Malheureusement cette première journée n’est dédiée qu’à déballer des fournitures scolaires, à écrire des entêtes et à partager des cahiers en 5 parties égales. Alors on profite du calme sans arrière-pensée.

  1. Revoir ses collègues

Bon d’accord. Ce n’est pas valable pour tout le monde comme raison de se réjouir. Mais faites un effort au moins pour le jour de la rentrée. Reconnaissez qu’ils sont un peu plus beaux, vos collègues, avec leur bronzage soigné et leurs beaux habits de rentrée. Et profitez de la seule conversation de l’année que vous aurez avec eux et où il ne sera pas question de boulot. Et tes vacances alors ? Et puis peut-être que certains d’entre vous sont réellement ravis de les revoir, sans hypocrisie aucune. Si, si, ça arrive.

  1. Une nouvelle aventure

La rentrée, c’est l’aube d’une nouvelle épopée. Des tribulations inédites que vous allez vivre pendant ces dix prochains mois. Certes, peut-être dans la même école, avec le même niveau et les mêmes collègues. Mais sans doute avec de nouveaux élèves (voire de nouveaux programmes pour certains). Alors, comme toujours, quand s’annonce le changement, une vague d’excitation nous remue le ventre. Certains appellent ça le stress, le trac ou même l’appréhension. Mais restons positif ! Moi je pense que c’est de l’impatience.

Alors, à tous les impatients de se lancer dans une nouvelle aventure avec l’agréable sentiment d’avoir bien profité de ces longues vacances ensoleillées et régénératrices :

« BONNE RENTREE ! »

Les 10, euh non 7... ou plutôt 5 bonnes raisons de se réjouir de la rentrée des classes quand on est prof

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1 juillet 2015 3 01 /07 /juillet /2015 14:07

L’année scolaire est sur le point de s’achever. Je regarde derrière moi pour faire le bilan et j’aperçois encore distinctement le jour de la rentrée, là juste à quelques pas. Je me souviens alors de cette évaluation en Histoire. Ou plus précisément de cette question sur le siècle des Lumières. Ou plus précisément encore de la réponse d’Iliès.

Le siècle des Lumières est un siècle qui a duré moins longtemps que les autres.

Réponse qu’il m’expliquera plus tard avec un argumentaire implacable, lorsque je lui rendrai sa copie.

- Ben oui ! C’est un siècle qui passe à la vitesse de la lumière. Et c’est ultra rapide la lumière. Alors c’est un siècle plus court.

Et Anaïs de l’encourager :

- Ben oui Maître ! Comme une année lumière.

Et Mario de surenchérir :

- Ben oui ! Tous les quatre ans, il y a une année Lumière qui dure un jour de moins.

Et Lucas de tenter :

- Ben oui…

Et le maître de péter un plomb :

- STOOOPPPP !!!! Le prochain qui commence sa phrase par « Ben oui ! », je lui expédie une punition à la vitesse de la Lumière et je vous garantis qu’elle ne sera pas plus courte. Bien au contraire.

C’est à cette formule que je repense quand je me retourne pour regarder derrière moi : une année Lumière. Plus rien à voir avec cette distance vertigineuse que la lumière parcours en une année. Non, mais une très belle image pour décrire une année qui passe trop vite.

Il est vrai qu’il est plus bien plus long de traverser une année scolaire dans la pénombre d’une classe difficile. On se cogne aux murs, on s’entroupe dans les cartables qui traînent dans les allées et le temps semble s’étirer comme un chewing-gum sans sucre dans lequel on s’englue.

Alors qu’une année Lumière c’est une année hors des ténèbres, baignée d’un soleil éblouissant qui nous fait cligner des yeux.

A peine le temps de finir l’appel le premier jour de la rentrée. Je cligne des yeux et je vois mes élèves quitter la classe avec leur dossier scolaire sous le bras en direction du collège.

A peine le temps de commencer ma première leçon. Je cligne des yeux et je suis en train d’écrire la dernière appréciation du dernier bilan avec la mention : Passe en 6ème.

A peine le temps, lors de la prérentrée, d’ouvrir mes commandes aussi excité qu’un gamin devant ses cadeaux le jour de Noël. Je cligne des yeux et me voilà encore plus excité, en train de passer commande pour la prochaine rentrée, m’extasiant devant les dévidoirs de ruban adhésif et le taille-crayons à manivelle qui serait du plus bel effet, accroché là sur le bord de mon bureau.

Je chausse mes lunettes de soleil le temps d’une pause temporelle. Le temps de repenser à cette année. Et je lui accorde volontiers le titre d’Année Lumière. Des élèves sympathiques, des projets aboutis, des collègues agréables. Cette année, le soleil est entré par les grandes baies vitrées de ma classe et il a réchauffé l’atmosphère.

Alors pour finir l’année en beauté, les lunettes bien vissées aux oreilles, je lève le nez au ciel et plisse les yeux devant ce soleil bienveillant qui me réchauffe le visage. Et je laisse couler les deux derniers jours d’école comme une gorgée d’eau rafraichissante.

Une année Lumière

BONUS :

Juillet 2002. C’est la fin d’après-midi d’une chaude journée dans le sud de la France. Je suis en vadrouille à vélo depuis plusieurs jours. Dans le village dans lequel nous faisons étape, le seul téléphone à carte se trouve dans le bar-restaurant. Après un coup de fil à ma mère qui me coûte presque trois unités, j’attends avec Sam, Raph et Adeline, le verdict qui cèlera à jamais la destinée de ma vie professionnelle (et celle de Sam par la même occasion). Après avoir pianoté nos codes respectifs sur le minitel, ma mère nous rappelle pour nous annoncer la bonne nouvelle : « Vous êtes admis tous les deux ! ». Nous sortons du bar un peu plus tard et le soleil de début de soirée descendant sur l’horizon me fouette le visage.

Je cligne des yeux.

Quand je les rouvre, je suis entouré de jeunes gens qui me félicitent respectueusement. La salle polyvalente est décorée et on me pousse vers une table où l’on me tend un couteau. Sur le gâteau au trois chocolats (mon préféré), je regarde avec tendresse la plaque de sucre sur laquelle est inscrit un laconique « Bonne retraite ».

Ça, c’est une carrière Lumière.

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9 juin 2015 2 09 /06 /juin /2015 19:38

Vendredi 29 mai. L’urgence. J’ai complètement oublié que je devais aller au théâtre ce matin. Me voilà contraint de faire le pied de grue devant l’école pour alpaguer le premier parent venu et lui proposer de nous accompagner. La première, c’est la maman de Shem’s. Je lui explique la situation en m’excusant platement de la prévenir si tard, ne lui cachant pas que j’en suis l’étourdi fautif.

De nature un peu taquine, elle glousse et me lance :

- Ça sent les vacances ?

Le 29 mai ! Les vacances ! Quelles vacances ?

Celles de Pâques sans doute. Elles ne sont pas si loin. A peine trois semaines et quelques jours fériés pour la zone B. Mais en général, les vacances terminées ne sentent plus rien. Juste le chocolat. Une oreille de lapin pas terminé dans un sachet plastique qui traîne au fond du placard et dont l'odeur rance nous saute au nez dès qu’on met la tête dedans pour y chercher les biscottes.

Elle parle peut-être des grandes vacances. Mais alors, quel odorat !

Qu’est-ce que ça peut sentir les grandes vacances quand on est seulement le 29 mai ? Le melon pas mûr, le sable froid et mouillé, le moisi du grenier où croupit notre tente Décathlon, la friture de chichis qui stagne dans la casserole depuis plus de 9 mois. En tout cas, pas la crème solaire muselée par l’opercule en plastique qui attend patiemment dans les réserves des supermarchés.

Une fois la maman partie, je hume l’air alentour pour me faire une idée précise de ce qu’elle a voulu dire. Mais la seule odeur que je perçois est celle du poireau.

Whaouou ! Quel odorat j’ai aussi ! Je peux sentir jusqu’aux vacances de la toussaint ! Celles qui sentent un peu la soupe.

Puis Monsieur Janti passe un peu plus loin et me salue dans un grand mouvement de bras. Très matinal, il exhibe déjà une énorme auréole sous l’aisselle du bras qui s’est levé et je comprends d’où vient l’odeur de poireau. Car dans mon petit carnet des odeurs j’ai noté cette correspondance : la transpiration sent le poireau. J’ai aussi noté : l’éternuement sent le miel.

Mais il n’y a aucune vacance qui sent le miel. C’est la retraite et les tisanes au coin du feu qui sentent le miel. Enfin, c’est ce que je croyais avant. Avant que mes parents soient en retraite. Maintenant j’ai une autre idée de l’odeur de la retraite. Ça sent les pneus usés par les kilomètres pour sillonner la France. Ça sent le fart en plein hiver et le vin du Jura avec les amis. Ça sent un peu les couches des petits enfants (mais elles sentent bon, celles-là). Maintenant j'ai compris qu'en retraite, ça ne sentait pas encore le sapin. Peut-être ceux du Haut-Doubs, mais pas ceux des cercueils.

Mais pour moi, la retraite est encore loin, nous ne sommes que le 11 juin.

Et le 11 juin, le melon a mûri, le sable a séché et la crème solaire est sortie de sa réserve. Alors les capteurs olfactifs super développés de nos élèves commencent à être titillés par ce somptueux mélange d'odeurs. Des effluves qui ne sentent pas encore les vacances mais qui hument bon le sapin frais du cercueil de l'année scolaire bientôt défunte.

Et pendant les trois semaines suivantes, ces prémices d'odeur qui ne sont encore qu'une vague impression quand le soleil brille un peu plus fort dans la cour de récré, vont se concentrer pour devenir au début de juillet, un parfum entêtant aux fragrances explosives. Un extrait d'indolence. Une essence de bonheur au relents d'insouciance.

Un odeur de vacances, quoi.

Pour ma part, chaque année, la rhinite allergique saisonnière me prive de tous ces plaisirs sensoriels. Les seules odeurs que m'apporte le mois de juin sont celle de la menthe synthétiques des Kleenex qui m'irritent le nez à longueur de journée et celle du Vicks Vaporub dont je me oins le torse et la moustache avant d'aller dormir.

Alors, vous qui avez les orifices naseaux bien débouchés, pour moi, fermez les yeux, inspirez et profitez ! Ça sent presque les vacances.

Ça sent les vacances

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14 mai 2015 4 14 /05 /mai /2015 13:27

Ce matin, Boris sort de son cartable la coupe gagnée par notre classe lors du tournoi de basket. Il la dépose sur mon bureau et retourne à sa place. Je lui demande :

- Alors, content d’avoir montré la coupe à tes parents.

- Mouais…

- Comment ça « mouais » ? Ils n’étaient pas fiers de toi ?

- Ben si, c’est pas ça. C’est juste la coupe, là, l’autocollant énorme… c’est pas génial.

Les autres interviennent :

- Ben ouais ça gâche la coupe, ce truc énorme collé en travers.

- Pis du coup, ça gâche aussi le plaisir.

- C’est clair ! L’autre fois, je l’ai brandie au-dessus de ma tête en la sortant de mon sac et mon frère était mort de rire.

Je sais exactement de quoi ils veulent parler mais je fais l’innocent :

- C’est quoi le problème ?

- L’autocollant, maître, l’autocollant. On voit que ça.

Et ils me montrent le gigantesque papier collé tout autour de la coupe que je fais semblant de ne pas voir et sur lequel est écrit : A manipuler avec soin.

Je me justifie :

- Cette coupe va passer dans les mains de toutes vos familles. Vous êtes 24, si chacun d’entre vous a un père, une mère et au moins un frère ou une sœur, ce pauvre trophée va passer entre 192 mains minimum. Ce qui lui donne 192 occasions d’être maltraité, malmené, abîmé. Et si vous voulez que le 24ème d’entre vous puisse rapporter fièrement à ses parents quelque chose qui ressemble vraiment à une coupe, cet autocollant est indispensable.

Depuis quelques années, je me fais imprimer des autocollants à la mention « Merci de prendre soin de moi » que je colle sur les différentes affaires communes à la classe qui doivent dangereusement transiter par toutes les familles. Chaque année, mes autocollants sont de plus en plus gros, mais les familles de plus en plus aveugles. Et chaque année, j’ai de drôles de surprises quand les affaires reviennent en classe.

Une odeur d’alcool anisé dans la coupe de la sécurité routière.

- Ben…c’est mon père qui voulait fêter notre victoire. Il s’est bu quelques apéros dans la coupe.

Un pansement usagé à l’odeur équivoque coincé entre les pages du cahier de vie.

- Cool !! On le cherchait partout. C’est à ma mère. Elle l’avait mis sur une plaie de furoncle qu’elle s’était éclaté sur le haut de la cuisse.

Un grossier morceau de ruban adhésif qui entoure le flanc de Bubulle, le poisson rouge de la classe qui flotte sur le dos dans l’aquarium que me tend Sanah.

- Euh, c’est mon chat qui l’a griffé… Mais heureusement que mon papa bricole un peu.

Ces différents objets, documents, animaux sont comme des sondes envoyées en terre inconnue. A leur retour et selon leur état, ils permettent de se faire une idée assez précise de l’endroit où on les a envoyés. Comme pour une nouvelle planète sur laquelle on envisagerait d’habiter après la fin du monde. On peut alors évaluer le taux de survie possible et d’hostilité potentielle présent dans chaque famille.

Il est évident que même en cas de fin du monde assuré, il y a des familles dans lesquelles je n’irai jamais chercher l’exil même avec le meilleur Bunker du monde garanti Jour d’après. Les sondes en reviennent systématiquement cabossées et estropiées... et parfois pire : elles ne reviennent même pas.

Alors quand les enfants me redonnent le cahier de vie, Bubulle, ou même la coupe, je fais un état des lieux encore plus scrupuleux que celui du type zélé de chez Conforama à qui on a loué hors de prix un semi-remorque de 90 mètres cube pour transporter un insignifiant lampadaire sur 1,2 km parce qu’il ne rentrait pas dans notre Clio Maïf.

Et je les bichonne mes sondes, le temps qu’elles passent en classe entre deux plongées en enfer. Je les aère, je les époussette, je les nourris.

Puis, avant de libérer mes élèves en fin de journée, je fais glisser mon doigt sur la liste de la classe et la mort dans l’âme, je l’arrête sur un nom qui me fait frissonner de terreur.

- Lucas, c’est ton tour de prendre la coupe.

Dans le couloir, bien souvent, je me ressaisis. Lorsque je vois la joie de Lucas qui brandit allègrement la coupe sous le nez de CP, je me dis que ce n’est que du matériel. Qu’il n’y a pas mort d’homme. Qu’il y a pire.

Alors, je prends conscience qu’en effet, il y a pire.

Il y a des enfants qu’on renvoie chaque soir dans ces familles-là et qui reviennent souvent un peu cabossés, un peu estropiés. Pas assez pour faire un signalement. Mais juste assez pour avoir envie de leur coller un énorme autocollant en travers du front, comme un rappel aux devoirs des parents : A manipuler avec soin

A manipuler avec soin

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1 avril 2015 3 01 /04 /avril /2015 11:50

L'actualité est marquée par un fait divers sordide au cœur de l’Éducation Nationale.

Voici une petite chanson sur le sujet. Pas sur la pédophilie dans l'EN. Mais sur l'inaction des instances supérieures quand un enseignant (quelle qu'en soit la raison) ne fait pas bien son travail et parfois pire.

On a tous déjà croisé au moins une fois un(e) collègue qui n'était pas à sa place au milieu des enfants. Un(e) collègue qui est montré(e) du doigt par tous les autres. Un(e) collègue, on nous l'assure, ne nous inquiétons pas, qui est dans le viseur de l'inspection. Oui, mais un(e) collègue qui prend son poste tous les matins et qui continue de mal faire. Ou pire, de faire mal.

Et puis un jour, il change de département et nous voilà vraiment rassurés.

Loin des yeux, loin du cœur !

Avertissement : sur les 800 000 enseignants de l’Éducation Nationale, cette chanson parle d'une infime proportion (Infime mais déjà trop). N'allez pas chercher dans chaque école, l'incompétent qui fait mal son travail ou le violent qui met les enfants en danger.

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18 mars 2015 3 18 /03 /mars /2015 13:20

Depuis l’apparition des tables individuelles dans les écoles de France, la vie des enseignants a énormément changé. Je vous avoue que depuis mon entrée dans le métier, je n’ai jamais eu à gérer l’aménagement d’une classe avec des tables doubles munies de trous pour les encriers et de couvercles pour faire du bruit.

Ce changement de mobilier a permis une plus grande liberté dans l’agencement des tables de la classe. Pour ma part, j’en profite à fond. Chaque fois que je change de disposition, j’ai l’impression de changer de classe. Et du même coup, d’élèves. Mais pas longtemps.

Jusqu’à maintenant, je suis resté assez soft. Me cantonnant aux grands classiques de l’agencement de classe : le rang d’oignons, les îlots, le U… Dans ce domaine, je mets ma créativité en berne afin d’éviter des situations insolites et peu productives.

J’ai commencé par le rang d’oignons. Le classique du classique.

Nourri depuis l’enfance par le Petit Nicolas, l’élève Ducobu et bien d’autres, j’avais à cœur de reproduire ce grand cliché de l’école publique. A savoir : trois rangées de tables doubles, avec les myopes et les fayots devant (c’est souvent les mêmes) et le cancre à côté du radiateur (A ce propos, j’ai été bien démuni dans mes premières années d’enseignement de constater qu’il n’y avait pas qu’un cancre par classe et que je n’avais pas assez de radiateurs. Mon premier budget de jeune enseignant nouvellement nommé dans une école est donc passé chez le chauffagiste dans l’achat de radiateurs supplémentaires).

Configuration

Ensuite, mû par une envie irrésistible de changement …et surtout mû par une nouvelle lubie de l’Inspectrice qui devait incessamment me rendre visite, je suis passé aux îlots.

Une fois mes élèves installés, chacun à leurs îlots, cela faisait une drôle d’impression. La salle de classe était un grand océan et les enfants peuplaient un archipel de petites îles. Ils se regardaient d’une île à l’autre comme des naufragés qui dérivaient sur des radeaux craquants. J’en avais presque le mal de mer.

J’avais pris soin de constituer les groupes en tenant compte des affinités de chacun, afin d’éviter des tensions internes qui pourraient parasiter leur efficacité au travail. Au début, j’étais plutôt satisfait. J’étais Nicolas Flamel et j’avais trouvé le moyen de transformer des individualités égocentriques en des groupes unis, travailleurs et efficaces.

Mais très vite, des tensions sont apparues. Non pas au sein des groupes, mais entre chacun d’eux. Des coups bas, des conflits, des trahisons, des joutes, de la violence aussi. Je me croyais au milieu des Sept-Royaumes de Game of Thrones. Il manquait juste beaucoup de sexe et un peu de créatures maléfiques.

 

Configuration

Après plusieurs semaines, la violence étant montée d’un cran, je n’osais plus quitter mon bureau Port-Réal. J’étais encore le roi des Sept-Couronnes. Mais pour combien de temps ? Comme je sentais que Winter was coming bientôt, j’ai changé la disposition des tables.

J’ai opté pour le U de Unification et de Unité. Le U de Super U aussi, comme aimait à le souligner Reddah dont la maman est une « nouvelle commerçante ».

Configuration

J’ai vite été confronté à des bavardages incontrôlables. Chaque élève avait tous ses camarades dans son champ de vision. Chacun d’eux avait l’impression d’être au centre de la classe et se devait de tenir le crachoir pour son auditoire.

De plus, le U de Unité s’est vite transformé en U de Uniformisation. Même si cela me faisait gagner du temps de corriger 24 fois la même copie et que je trouvais impressionnant que le téléphone arabe fonctionne sans fausse note d’un bout à l’autre du U, j’ai encore décidé de changer l’agencement. Avant que n’apparaisse le U de Ulcère.

Je suis allé consulter Madame Lafeuille. Non pas la voyante du quartier, mais ma collègue de CP, qui s’est elle-même auto-proclamée spécialiste de l’agencement de classe.

- Le secret pour que cela fonctionne, c’est qu’il faut que ça vienne des élèves eux-mêmes. Laisse-les choisir leur place.

- Ah bon ! Mais ils vont faire n’importe quoi !

- Fait leur confiance ! Ça aussi c’est le secret !

- Il faudra que je leur fixe quelques règles avant le grand aménagement ?

- Ah non ! Liberté totale ! C’est le secret ! Tu vas voir qu’ils vont eux-mêmes se fixer des règles et des limites auxquelles tu n’avais même pas pensé. Le métier d’élève, ils le connaissent mieux que toi.

Je l’ai quittée avant qu’elle me dévoile un autre « le secret » et j’ai tout mis en application ce qu’elle avait dit. J’ai juste fixé deux règles :

  1. Personne ne touche à mon bureau !!

  2. On déplace le mobilier uniquement à l’intérieur de la classe. (Je connaissais mes lascars).

- Vous avez 30 minutes pour aménager la classe comme bon vous semble.

En cinq minutes, c’était réglé.

Malgré tout, j’ai attendu 25 minutes, les bras croisés, tapotant du pied et espérant voir apparaître les règles qu’ils se fixeraient eux-mêmes. Celles dont m’avait parlé ma collègue de CP. En vain !

 

Configuration

Pour finir, trop impatient de voir la saison 5 de Game of Thrones, ses intrigues, ses luttes sanglantes, ses tortures dégoulinantes, sa bande sonore pleine de craquements d’os et de chairs transpercées, j’ai à nouveau opté pour les îlots.

Tout le monde était content. Sauf Jocelyne, la femme de ménage :

- Dis Jean, euh juste un truc. Les tables comme elles sont mises là…hein… moi je n’ai rien à dire, c’est toi qui décides, c’est ta classe. Et puis tu sais, les tâches de sang sur le sol, c’est un peu comme les tâches d’encre, ne t’inquiète pas, j’ai les produits qu’il faut. Par contre…euh …à la fin de la journée, tu pourrais penser à leur dire de ramasser les membres arrachés et les têtes décapitées...avant de sortir de classe ? Hein ? Merci.

Configuration

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11 janvier 2015 7 11 /01 /janvier /2015 14:41

Il est un élève dans ma classe qui a une obsession bien particulière. Loin des jeux-vidéo, du football ou même de la télévision, son délire se concentre exclusivement sur un personnage historique du début du 9ème siècle : le célèbre Charlemagne.

Au moins une fois par jour, il fait référence à son idole. Mais bien souvent mal à propos. Comme si une force invisible et occulte le forçait à répondre « Charlemagne » à toutes les questions posées en classe.

A chacune de ses évaluations, je recherche prioritairement à quelle question il a répondu « Charlemagne », ensuite, à moitié souriant, à moitié désespéré, je corrige vraiment sa copie.

- Qui a appelé les Français à la résistance depuis Londres en 1940 ?

- Charlemagne.

- Quelle est la capitale de la Grèce ?

- Charlemagne.

- Quel est le sujet dans la phrase suivante : « Annabelle est une poupée possédée qui permet aux âmes damnées de revivre sur Terre. ».

- Charlemagne.

- Décompose les nombres décimaux suivants :

- Charlemagne.

Quand j’en parle à Sonia, ma collègue de CM1 qui l’a eu l’année dernière, elle me dit avoir trouvé la solution à cette étrange impulsion : l’overdose.

- Hein ?

- Ben oui, tu lui en fais bouffer un bon coup du Charlemagne ! Tu verras, ça va le calmer.

- T’es sûre !

- Mais oui, c’est comme ses oursons au chocolat remplis de guimauve. C’est une vraie drogue. Mais le jour où t’en as trop bouffés et que tu les vomis par tous les trous, t’es vacciné. Plus jamais tu n’en mangeras. Eh ben, pour Charlemagne, c’est pareil.

Du coup, c’est ce que j’ai fait. Pendant, une semaine, en classe, alors que les autres élèves travaillent classiquement sur le programme de CM2, mon élève monomaniaque doit recopier les 58 pages (références incluses) de l’article de Wikipédia concernant Charlemagne.

En fin de semaine, pour en rajouter une couche et aussi pour le récompenser, je lui concocte une petite évaluation spéciale, rien que pour lui.

 

Évaluation spéciale, rien que pour toi

Réponds à toutes les questions suivantes par Charlemagne. Attention, il y un piège.

  1. Qui est le fils ainé de Pépin le Bref ? Charlemagne
  2. Qui a donné l’épée Durendal à Roland ? Charlemagne
  3. Au 16 de quelle rue se trouvent les éditions Allia dans le 4ème arrondissement de Paris ? Charlemagne.
  4. Comment s’appelle le lycée français de Pointe-Noire au Congo ? Charlemagne
  5. D’après la célèbre chanson de France Gall, qui a eu cette idée folle un jour d’inventer l’école ? Charlemagne
  6. Sous quel nom est plus connu Carolus Magnus ? Charlemagne
  7. Qui est la petite amie argentine et chanteuse de Léon Vargas ? Charl Violetta
  8. Dans l’alphabet phonétique de l’OTAN, que veut dire : Charlie-Hotel-Alpha-Roméo- Lima- Echo-Mike- Alpha-Golf- November-Echo ? Charlemagne

Il s’en est sorti sans faute, seulement une petite rature.

Mais surtout, je ne sais pas s’il a passé le week-end à vomir Charlemagne par tous les trous, mais depuis cette semaine intensive de son idole, il n’en a jamais reparlé en classe.

 

 

Et puis un jeudi matin au début de janvier, alors que la France vient de se réveiller avec la gueule de bois, un peu sonnée par une nuit remplie de cauchemars. Un jeudi matin, alors que la France ensommeillée réalise petit à petit que le cauchemar a effectivement eu lieu. Un jeudi matin, alors que la France ne sait pas encore que le cauchemar n’est pas terminé.

Ce jeudi matin, alors que nous étions en classe en train de parler d’une tragédie indescriptible qui a secoué la France la veille, cet élève prend son stylo correcteur blanc et inscrit sur sa trousse noire en capitales d’imprimerie : JE SUIS CHARLEMAGNE.

Monomanie

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Un Prof À L'envers

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