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15 novembre 2017 3 15 /11 /novembre /2017 11:13

Le responsable de la chorale d’une école est rarement volontaire pour être responsable de la chorale. Il est peu gratifiant, en effet, de s’égosiller tous les vendredis matin pour obtenir le silence d’une centaine de mômes à qui, trois minutes plus tard, on va demander de chanter plus fort.

Si on ne veut pas être repéré comme chef de cœur dans l’école dans laquelle on vient de débarquer, il y a trois erreurs à éviter :

  • Apporter une guitare en classe.
  • Siffloter gaiement dans les couloirs le matin en arrivant.
  • Avoir de longs bras.

Il y a quelques années, je me suis fait avoir. Dès le premier jour, j’ai déboulé en sifflotant dans les couloirs avec une guitare au bout de mes longs bras. C’était réglé.

 

Tout d’abord, j’ai cru à une distinction. Un honneur. J’étais fier de porter ce titre. Dans l’école, il y avait le trésorier de la coopérative, le responsable du matériel de sport et le chef de cœur.

 

Tel une Woopy Golberg débarquant dans un austère couvent réactionnaire, j’avais entrepris de dépoussiérer la chorale mourante de notre école. J’avais voulu innover, sortir du cadre, bousculer les habitudes, secouer le dinosaure, moi, le jeune sortant de l’IUFM. J’avais proposé un thème audacieux à mes collègues lors du conseil des maîtres. Et ils avaient tous accepté sans ciller devant le charisme qui est le mien.

 

- Ah ouais, tiens ! Les animaux ! Sympa comme thème. En plus, on ne l’a pas fait depuis 2 ans. Tu as le feu vert.

 

Cette année, quinze ans plus tard, toujours armé de mes animaux, ma guitare et d’une dizaine de CP, je débarque dans une maison de retraite dans le cadre d’un projet intergénérationnel.

 

Devant les portes de l’EHPAD, je les briefe. Un discours ronflant sur la lourde tâche qu’ils ont de représenter leur jeune génération devant une plus ancienne un brin moralisatrice et rétrograde qui aura à cœur de les sermonner à grand coup de « de mon temps… ». Je leur déclame que ce lien que l’on va créer avec ces personnes âgées est une partie infime mais nécessaire du ciment qui lie et soude notre société dans un ensemble cohérent et constructif…

 

Et de conclure, la main sur le cœur et la larme à l’œil :

- Et surtout, ne faîtes pas le bordel, sinon on rentre sans goûter !

 

Premier contact olfactif avec notre public en ouvrant la porte de l’établissement.

- Maître ! Ça sent le vomi.

- Moi je trouve que ça sent les papys et mamies.

- Ah non, ça sent le moisi !

- Le pipi.

 

J’interviens :

- Ça suffit, oui ? Ça sent juste… l’ennui.

 

La plupart des résidents est déjà installée quand on entre dans la salle à manger transformée en salle de concert. Des sourires ravis accueillent mes élèves qui n’en mènent pas large. Un vrai public ! C’est la première fois. Pas les copains où les papas, mamans, tontons ! Des vrais gens qu’on ne connaît pas.

 

On s’installe en mode chorale. Et on patiente dans le calme et regardant le spectacle côté public.

 

Bon, on attends qui ? Madame Girardet ? Non, elle vient pas, il y a sa fille qui vient la voir. Et Monsieur Lucret ? Ah, il est là ? On vous voit pas Monsieur Lucret, avancez ! Poussez son fauteuil s’il vous plaît !  Madame Figard, éteignez votre portable, merci ! Et Madame Cerruti ? Elle veut pas venir, elle dit qu’elle l’a déjà vu. De quoi ? Ben le concert ! Bon ben, on peut y aller.

 

Amandine, l’employé de l’EHPAD nous donne le feu vert.

 

Je plaque quelques accords pour introduire la première chanson quand le portable de Madame Figard se met à hurler du Claude François… Je vais à Rioooo. De janeiroooo !!! Je continue et je lance mes chanteurs comme si de rien n'était. Pour ne pas la mettre mal à l'aise. Mais Madame Figard est plutôt bien à son aise. Elle a décroché et elle hurle encore pire que Claude qu’il faut que son interlocuteur parle plus fort, qu’elle n’entend rien à cause des mômes qui chantent dans la salle à manger. Amandine la recadre sèchement et on recommence dans une ambiance bien refroidie.

 

Lors de la quatrième et dernière chanson, c’est Madame Girardet qui déboule dans la salle à manger avec un jeu de tarot en braillant : « Qui, pour un appel au roi ? ». Avant qu’Amandine ait pu intervenir, Monsieur Anselme a déjà levé la canne pour être de la partie et il la fait retomber maladroitement sur l’épaule de Monsieur Lucret qui s’était mis tout devant. Tout le monde fait «Haaaaan ! » en fusillant du regard le maladroit qui vient de s’en prendre au doyen des résidents.

 

Et pendant ce temps, seule Madame Duchemin, qui avait vu qu’il y avait encore des enfants qui chantaient avec leur maître aux longs bras, s’est mise à applaudir à la fin de notre prestation.

 

Ensuite, le goûter est servi entre les joueurs de tarot et le portable de Madame Figard qui n’arrête pas de sonner. Monsieur Monnier se met dans une colère noire quand il s’aperçoit que le roi qu’il avait appelé était dans le chien. Les autres le traitent de mauvais joueur et Claude François rehurle « Je vais à Riooooo de Janeiroooooo ». Les gamins ont dans leurs assiettes une part de gâteau gargantuesque composée d’une succession infinie de couches de chantilly, de génoise, de meringue, de chocolat et de chantilly, et de génoise… Même Sana, la grande gueule de la classe, ne parvient pas à ouvrir la bouche assez grande pour engloutir tous les étages à la fois.

 

Tapotant ma montre, je fais comprendre à Amandine qu’on ne va pas tarder. Celle-ci remercie gentiment mes enfants et s’excuse discrètement du comportement des siens.

 

Sur le chemin de l’école, je félicite tous mes élèves qui se sont montrés à la hauteur de mes exigences et je repense à l’éternelle question que je me pose à propos de la tranche d’âge la plus gérable quand on est éducateur.

 

Les 2-5 ans et leur manque d’autonomie ?

Les 11-15 ans et leur impertinence ?

Les 15-17 ans et leur attitude blasée ?

 

J’en conclus que les plus de 70 ans sont les pires ! Dépendants, impertinents et désenchantés, ils cumulent. Je tire mon chapeau à toutes les Amandine !

 

Je suis alors et plus que jamais satisfait de mon choix de carrière et je couve d’un œil apaisé mon petit troupeau de 6-10 ans, leur curiosité, leur spontanéité et leur candeur.

 

 

 

Intergénération

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