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La porte s'ouvre dans le silence d'une classe studieuse. Jocelyne, l'agent d'entretien de l'école, passe la tête dans l'ouverture et me dit en chuchotant, comme si les élèves n'allaient pas entendre cet aparté :
Jocelyne : C'est bon pour ce soir ? T'as pas oublié notre rendez-vous ?
Jocelyne a le don de lâcher des bombes en classe sans s'en rendre compte.
Comme lorsqu'elle était passée dans toutes les classes en déclarant sur un ton rassurant : « C'est bon, j'ai retrouvé la petite culotte de Mme Lafeuille » provocant ainsi l'hilarité de toute l'école à l'insu de notre pauvre collègue. La dite culotte n'étant pas celle de Mme Lafeuille mais bien celle d'une de ses élèves de CP qui avait eu un « accident » la veille et qui s'était égarée dans la blanchisserie de la maternelle.
Or, pour les élèves de CM2, il n'en faut pas plus que Jocelyne déclarant en chuchotant au Maître, qu'ils ont rendez-vous ce soir, pour que leur imagination et le début du titillement des hormones fassent le reste.
Non, je n'ai pas oublié. Ce soir, je conduis Jocelyne à travers les mailles du réseau internet. C'était devenu une habitude, et régulièrement je l'aidais à se dépatouiller dans le monde cruel de l'informatique. L'an dernier, on avait trouvé ses résultats au concours d'agent d'entretien polyvalent, on avait voté pour sa nièce au concours de photos Kiabi, on s’était renseigné sur le mode de vie des bébés pandas pour s'apercevoir qu'il lui était difficile d'en adopter un.
Aujourd'hui on s'attaquait au monstre de la vente en ligne, VentePrivée.com.
Nous voici donc côte à côte au fond de ma classe devant l'écran. Comme je me la joue pédago, je ne lui mâche pas tout le boulot.
Moi : Alors Jocelyne. On est sur google. Tu dois taper des mots clés pour trouver ton site.
Les deux index brandis, elle tapote le clavier à deux lettres à l'heure, un peu comme les gendarmes dans les films d' « action » français.
Je regarde sur l'écran dans l'encadré destiné aux mots clés du moteur de recherche. J'y lis : « des mots clés ». Je respire profondément et tente de garder mon calme. Jocelyne, sentant mon impatience, me rétorque le classique « Mais, tu m'avais dis de taper des mots clés ! ». Du coup je mâche le boulot et on se retrouve assez vite sur la page d'accueil de VentePrivée.
Jocelyne sait ce qu'elle veut. Une amie lui a parlé d'une vente qui pourrait l'intéresser.
Je regarde les différentes ventes qui se déroulent actuellement et elle me dit de cliquer sur un logo. Un logo sombre avec des reflets rouges plutôt particulier. Je clique.
Horreur ! Jocelyne s'est trompée. C'est une marque de lingerie sexy. Des images de guêpières, de dentelles et d'accessoires en tout genre envahissent l'écran.
Moi (plutôt géné) : Oups, c'est pas ça.
Jocelyne : Si si si ! C'est ça ! C'est pour l'anniversaire de mon mari. Je veux lui faire une surprise.
Et dans une impudeur sans faille, Jocelyne me raconte que pour les 45 ans de son homme, elle voudrait lui faire plaisir en débarquant dans une tenue torride, le soir de son anniversaire.
Je lui explique rapidement comment sélectionner les articles et la laisse faire son choix en toute discrétion.
Je m’occupe un peu dans la classe en attendant qu'elle m'appelle pour la phase paiement.
Jocelyne est très loquace et même s'il elle s’adresse plus à elle-même et à l'écran d'ordinateur qu'à moi, je ne peux m’empêcher d'entendre des bribes de phrases que j'aimerais ne pas entendre.
Du genre : « Merde, y'a plus de 44 pour ce string » , ou « Pas mal ce déshabillé et cette guêpière corset ! » ou encore : « Ah non, pas de porte-jaretelle, il va se galérer à l'enlever le pauvre ! ». Et puis aussi : «Oh c'est rigolo, des caches-tétons », « Bon, les menottes, j'ai déjà... »...
Et puis soudain, elle s'adresse à moi :
Jocelyne : C'est bizarre, je trouve pas de vaseline !!!
Je fais mine de pas entendre et plonge la tête dans le cahier du jour de Ludo. Pour une fois, ces milliers de fautes d'orthographe ont quelque chose de rassurant.
Je décide de quitter la classe pour préserver mes oreilles chastes. Mais Jocelyne me rappelle.
Jocelyne : C'est bon, je vais payer. Viens voir.
Soudain elle pousse un cri et se met à pleurer. J’accoure pensant qu'elle s'est électrocuté ou un truc comme ça.
Jocelyne ( en pleur) : Regarde j'ai fait une connerie. J'aurais jamais assez d'argent.
Je regarde le montant : 5200 Euros. Je regarde son panier : 64 articles.
Moi : T'as pris beaucoup de trucs quand même !
Jocelyne (inconsolable) : Que quatre !
Je lui explique alors qu'elle a mis tous les articles qu'elle a consultés dans son panier. Et que c'est pas grave, il suffit de les retirer du panier. Et que pour l'instant, elle n'a rien payer, qu'elle n'a pas à paniquer.
Je pense avoir été clair, mais elle sanglote de plus belle.
Jocelyne : J'ai même pas acheté de panier !!!
Quelques minutes plus tard, tout est arrangé. Jocelyne est rassurée et ses larmes ont séché.
Au moment de nous quitter, je lance un poli :
Moi : J'espère que ça fera plaisir à ton mari.
Jocelyne : Je te raconterai.
Je n'en demandais pas tant.