Partager l'article ! Sur de bonnes bases: La pré-rentrée. Une journée pour préparer un an. Si les gens n'avaient pas une si basse estime de la pr ...
La pré-rentrée. Une journée pour préparer un an. Si les gens n'avaient pas une si basse estime de la profession, ils nous prendraient pour des surhommes et des surfemmes. Des machines, qui en l'espace de six heures, vont organiser dix mois de vie, de travail et d'émotions au sein d'une école.
Cela dit, si les gens n'avaient pas une si basse estime de la profession et qu'ils nous voyaient pendant cette journée de pré-rentrée, ils auraient une basse estime de la
profession. Car notre rendement est digne de celui d'un guichetier des PTT à la belle époque.
Mais avant tout, on n'est pas là pour faire des fiches de préparation, des photocopies et des entêtes de cahier . On est là pour construire de bonnes bases sur lesquelles on pourra évoluer en toute quiétude tout au long de l'année.
Tout le monde est motivé. Tout le monde y met du s
ien. Pas de dispute, pas de commentaire désobligeant, pas même de sous-entendu. On se sourit, on s'écoute. On rit aux bons mots de Monsieur Jeanti. On s'indigne avec Madame Lafeuille sur la météo de cet été.
Cette journée est sous le signe de la bonne humeur. Un peu comme dans une comédie musicale de Jacques Demi. On s'attend à tout moment à voir débarquer Directrice et Madame Boucard en robe légère chantant à l'unisson : « Nous sommes deux professeures, nées sous le signe de l'entente Ré Mi Fa Sooooool La Si, Ré Mi Fa Sol La Si Ré Do ! ».
On sait bien qu'à la fin de l'année, on ne se supportera plus. Qu'on claquera la porte de l'école début juillet sans même un « Bonnes vacances » poli à nos collègues. On sait bien qu'à Noël, l’ambiance se sera déjà dégradée et que nous irons à reculons acheter un cadeau à 5 euros à la personne désignée par le sort. On sait bien que dès demain, à la seconde journée de pré-rentrée, les premières tensions naîtront autour du planning du préau ou de la salle informatique.
Mais en attendant, on est complice. Complice et chronophage. Liés comme les doigts de la main dans l'adversité qui nous oppose à Directrice et son stricte emploi du temps de la journée.
On gagne du temps avant de « vraiment » se mettre au « boulot ».
Mme Lafeuille exhibe un chapeau de paille marron et se vante :
Mme Lafeuille : Seulement 60 livres égyptiennes dans le souk du Caire.
Mme Boucard : Ça fait combien en euros ?
Mme Lafeuille : Sept euros, mais après de rudes négociations.
On lui fait confiance. Mme Lafeuille est experte en la matière. L'an dernier, ses élèves négociaient les punitions.
L'élève : Oh non Madame. Pas à faire signer par les parents. S'il vous plaît !
Mme Lafeuille : D'accord, mais tu fera 60 lignes au lieu de 40.
L'élève : 50
Mme Lafeuille : 50 mais je te mets une phrase plus longue.
L'élève : Tope- là
Du coup, on admire tous le fameux chapeau. On s'extasie en apparence mais on bout à l'intérieur. Madame Lafeuille nous a mis dans une impasse avec son histo
ire de chapeau. Pas moyen de relancer la conversation en restant naturel.
Plus que 15 secondes de blanc et Directrice va nous « inviter » à commencer la réunion de préparation. Regard paniqué de Monsieur Jeanti vers Mme Boucard qui d'habitude est plutôt en verve. Elle sèche. Mme Lafeuille se sent fautive. Elle tourne son chapeau dans tous les sens et semble chercher une réplique qui y serait inscrite. Plus que 4 secondes.
Je me lance. Tant pis pour l'artifice.
Moi : Y'avait d'autres couleurs que marron ?
Je suis résigné. C'était ma seule cartouche. La dernière. Directrice va prendre les choses en main et dans 5 minutes, on sera sagement assis autour d'une table à l'écouter faire son travail de directrice.
C'est sans compter sur l'étonnante capacité qu'ont mes collègues à rebondir sur rien. Sur une couleur, en fait.
Voilà, c'est reparti.
C'est pas marron, c'est chocolat. C'est pas chocolat, c'est taupe. Et par association d'idées, on parle alors des taupes du jardin de Mme Boucard. De Monsieur Boucard qui s'est blessé avec un tesson de bouteille en voulant piéger ces pauvres animaux. Du services des urgences de notre ville. Du Docteur Untel qui ressemble beaucoup au Docteur Mamour de Grey's Anatomy. Qu'il est beau !
Du programme télé de l'été. Du secret de Zarko. De Morgan qui s'est fait buzzer. D'envoyer spécial. D'un sujet en particulier sur l’Égypte et la désertion des touristes.
Et comme on sent que la boucle est bouclée, que le Caire, son souk et le chocolat-taupe du chapeau de Madame Lafeuille ne sont plus très loin, on laisse passer les 15 secondes fatidiques en vidant nos cafés froids à l'unisson, et Directrice peut enfin lancer la journée de labeur.
Autour de la table, cette année, il y a une nouvelle. On se présente.
Directrice : Mme Dubois, directrice. En charge des CM1. Déchargée à mi-temps.
Mme Lafeuille : Mme Lafeuille, maîtresse des CP.
M. Jeanti : M. Jeanti, maître des CE1. Délégué syndical au SNUIPP. De ce fait, déchargé à mi-temps. T'es syndiquée ?
Directrice : Ce n'est pas le moment, M. Jeanti.
Mme Lécureuil : Mme Lécureuil, maîtresse des CLIS.
Mme Boucard : Mme Boucard, maîtresse des CE2-CM1.
Moi : Walter, maître des CM2.
Magalie : Magalie : Décharge de Directrice et de M. Jeanti.
Un silence.
Un peu long.
Tous les regards sont tournés vers la nouvelle. Elle griffonne un truc sur son cahier. Elle doit prendre des notes. On est nombreux. Au moins sept.
Je regarde. Non, elle dessine un lapin qui pousse une brouette pleine de carottes.
Directrice : Ohé, du bateau. C'est à toi qu'on parle. Nous, on se connaît tous. On s'est présenté. A ton tour.
On baisse tous la tête devant les propos rudes, inhabituels et inexplicables de Directrice. On baisse la tête aussi en repensant à toutes les formules réconfortantes qu'on avait utilisées pour accueillir la nouvelle. « Tu verras, y'a une bonne ambiance ici ! », « T'aurais pas pu tomber sur une meilleure équipe. », « Directrice ? Elle est super cool ! ».
Alors, la nouvelle se réveille. Elle s’interrompt dans la finition du pneu de la brouette, et, le plus calmement du monde, se présente.
La nouvelle : Sonia, maîtresse de... ce qui reste.
Elle lance un regard interrogateur à directrice.
Directrice : CM1-CM2. Mais tu le savais déjà.
Sonia : … des CM1-CM2.
Directrice : Tu peux nous dire de quelle école tu viens ?
Sonia : C'est ma première affectation. Je débute. Mais vous le saviez déjà.
Ça y est, c'est fait. L'année peut démarrer, maintenant. Les bases sont lancées.
Les bonnes bases d'une guerre ouverte. Les deux protagonistes ont déployé leurs troupes. Cette année, l'école risque d'être un joyeux champs de bataille.
A midi, lorsque, la réunion terminée, nous s
ortons de la salle, j'entends Monsieur Jeanti qui accompagne la nouvelle dans le couloir.
M. Jeanti : Tu sais que le SNUIPP peut t'aider en cas de conflit avec ta hiérarchie.