Les tribulations d'un futur papa

couv-tribulations-papa

 

 

Découvrez un Prof à l'envers en futur papa.

Commander le livre de Jean Tévélis

Mercredi 5 octobre 2011 3 05 /10 /Oct /2011 17:15

A l'école, la surveillance de la cantine est assurée par une personne embauchée par la mairie. Il y a trois ans, l'année où je suis arrivé, une dizaine de jeunes personnes se sont succédées dans cette tâche fort ingrate.

 

C'était une catastrophe. Les statistiques en témoignaient : 60 % des accidents dans la cour se déroulaient pendant le temps de midi alors que seulement 15% des enfants restaient à la cantine.

 

Pour la cour, il y a des statistiques. Pour la salle à manger, il y a les photos.

 

Une photo du réfectoire après une bataille d'endives au jambon.

Une photo de la « cuisinière » avec sa blouse couverte de soupe.( Les guillemets qui encadrent la cuisinière ne sont pas là pour remettre en cause ses compétences culinaires. On ne peut pas évaluer un travail non fait... ou fait par le voisin. Le voisin, là, c'est Sodexo.)

Une autre photo avec son poignet brûlé au premier degré.

Une photo de Directrice sur un cheval...ah non rien à voir.

 

Dans la liste des « animateurs » de cantine qui se sont succédés cette année-là (les guillemets, ici, sont bien pour les compétences), quelques-uns me restent en tête.

 

Voici le classement :

 

Au pied du podium, Sophiane. Alias El convertidor. Rien à voir avec l'euro. Juste que Sophiane avait la mauvaise habitude de dicter leur conduite alimentaire aux enfants d'origine étrangère. « Quoi ? Tu manges de la viande ? C'est harām, tu devrais pas  ! »

 

Troisième position : Agnès. Soucieuse de la mention « Animatrice » sur son contrat de travail, elle avait apporté des ballons gonflables pour animer le temps de cantine. Je ne sais pas quelle était l'activité espérée au départ, mais elle s'est rapidement transformée en bataille de bombes à eau, puis assez vite ensuite en élections de Miss et Mister T-shirt mouillé. Monsieur Jeanti et moi aurions volontiers voté pour la jeune animatrice qui, avec son généreux 110 C, surpassait aisément la moyenne de 60 A des gamines de l'école.

 

Médaille d'argent pour Johan. Et pour son formidable sens de la formule. Une mention spéciale pour son « Fermez vos gueules, putain ! » lors d'une visite de la responsable de la mairie accompagnée de Directrice qui attendaient le silence pour intervenir.

 

And the winner is... Aline qui s'est allumée une petite cibiche dans la cour parce que « de toutes façons la loi interdit de fumer à l'intérieur des lieux publiques et là, on est à l'extérieur, dans la cour ! ».

 

Mais tout ça, c'est du passé.

Au début de l'année dernière, un recrutement de choc a été effectué et Olivia est venue changer la vie à la cantine. Désormais dans l'Histoire de la cantine, on pourra dire qu'il y a un avant et un après Olivia.

 

Olivia, elle mange de la viande, elle ne dit pas de gros mots, elle ne fume pas dans la cour et elle ne mouille pas son T-shirt.

Olivia, elle n'a pas une fonction ou un statut sur sa fiche de paie. Elle a un grade militaire. Genre Sergent Chef et Mon Général.

Olivia, elle fait marcher les gamins en rang et en cadence dans la cour avant d'aller manger.

Olivia, elle porte toujours un treillis. Un treillis pas très efficace pour se camoufler dans les bois. Un treillis rouge avec des tons rose et mauves. Mais un treillis quand même.

 

Malgré tout ça, malgré son vocabulaire châtié, malgré son grade, son T-shirt sec et malgré son treillis rose, les gamins respectent Olivia. Mieux, ils l'adorent.

 

Olivia, elle a un don.

 

Olivia, elle a un cousin.

 

Son cousin Bézu, il travaille à la mairie, il est né dans le quartier et il a un téléphone portable.

 

Olivia, elle a le numéro du téléphone portable de son cousin.

 

L'an dernier, si un môme se révoltait, sortait du rang ou n'était pas en cadence, Olivia appuyait sur une touche raccourci de son téléphone et Bézu arrivait dans les 10 minutes.

 

Il s'isolait dans une partie déserte de la cour. On le voyait penché sur le gamin, mais on ne l'entendait pas. Une bronca silencieuse.

 

Vingt minutes plus tard, le gamin revenait déconfit et Olivia avait la paix.

Personne ne sait vraiment ce qui se disait pendant ces longs face à face. De loin, on voyait bien que Bézu monopolisait la parole et qu'il tenait et ne lâchait pas beaucoup le crachoir. On peut imaginer qu'en tant qu'enfant du quartier, Bézu avait des relations encore étroites avec toutes les familles du coin et que c'est un discours de grand frère qu'il leur servait dans ces moments-là.

 

Malgré la crainte qu'il inspirait, Bézu était une idole. Une vrai. Pas un blondinet avec une guitare sur une botte de foin qui reprend lâchement les paroles d'un autre pour s’autoproclamer idole des jeunes en 1962. Non, une véritable idole.

 

Mais, tous les mythes s'effondrent un jour ou l'autre.

 

Hier, en entrant dans la classe de M. Jeanti pour installer mes affaires d'anglais afin de préparer mon intervention d'après la récréation, une affichette en bristol collée au-dessus du tableau attire mon attention.

 

J'y lis le surnom de Bézu suivi d'un numéro de téléphone. Le sien sans doute.

 

Je comprends aussitôt. Sous mes pieds, le sol s'effondre. Je tombe dans un vertigineux vide. Un vide nu, sans modèle, sans référence, sans idole. Sans mon mentor. Sans M. Jeanti.

 

J'ai confirmation un peu plus tard quand je lui parle de l'affichette au-dessus de son tableau. Il me confirme et s'en excuse. Il vieillit et est très fatigué. Lui aussi est tombé dans vice du transfert d'autorité. Il me jure qu'il n'a jamais appelé et m'explique que ce n'est qu'une « menace » pour ses élèves, difficiles cette année. Il a les larmes aux yeux tant il perçoit ma déception.

 

Je lui dit que je comprends en lui tapotant l'épaule.

 

Mais c'est trop tard, le mal est fait. M. Jeanti ne sera plus M. Jeanti.

 

Mon parcours initiatique touche à sa fin. Je dois à présent voler de mes propres ailes. Adieu M . Jeanti

 

 

 

http://www.clipnlive.com/images/clips/johnny_hallyday_-_l-idole_des_jeunes_.jpg

Par Tévélis - Communauté : La salle des maître(sse)s
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Retour à l'accueil

Mon blog de prof

  • : Un prof à l'envers
  • Contact
  • Un prof à l'envers
  • Partager ce blog
  • : Chroniques d'un prof à l'envers. Des billets remplis d'enfance, d'humour et bons points.

Syndication

  • Flux RSS des articles
 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés